Entretien avec Guy Millière, pour Dreuz

Cet entretien est paru sur Dreuz.info le 18 juin 2017.

Guy_Milliere  Guy Millière, (spécialisation : économie, géopolitique), est titulaire de trois doctorats, et professeur à l’Université Paris VIII Histoire des cultures, Philosophie du droit, Economie de la communication et Maître de conférences à Sciences Po, ainsi que professeur invité aux Etats-Unis. Il collabore à de nombreux think tanks aux Etats-Unis et en France.

  Expert auprès de l’Union Européenne en bioéthique ; conférencier pour la Banque de France ; ancien visiting Professor à la California State University, Long Beach ; traducteur et adaptateur en langue française pour le site DanielPipes.org ; éditorialiste à la Metula News Agency, Israël Magazine, Frontpage Magazine, upjf.org ; membre du comité de rédaction d’Outre-terre, revue de géopolitique dirigée par Michel Korinman ; rédacteur en chef de la revue Liberalia de 1989 à 1992, il a participé aux travaux de l’American Entreprise Institute et de l’Hoover Institution.

  Il a été conférencier pour la Banque de France ; il a participé à l’édition d’ouvrages libéraux contemporains comme La constitution de la liberté de Friedrich Hayek en 1994 dans la collection Liberalia, puis dans la collection « Au service de la liberté » qu’il a créée aux éditions Cheminements en 2007. Il a été vice-président de l’Institut de l’Europe libre ainsi que Président et membre du conseil scientifique de l’Institut Turgot. Il fait partie du comité directeur de l’Alliance France-Israël présidée par Gilles-William Goldnadel. Il est l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages.

  Grégoire Canlorbe : Vous tenez à rappeler que le « peuple palestinien » est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente – et peut-être la fin prochaine. Si la vérité était enfin reconnue dans le monde arabe, ainsi que dans les organisations internationales, peut-on parier que les prétendus « Palestiniens » ré-émigreraient vers la Jordanie, et que le peuple palestinien s’effacerait, comme à la limite de la Mer Morte un visage de sable ?

  Guy Millière : Je pense que la situation est plus complexe que cela. Fondamentalement, l’existence d’Israël est inadmissible pour le monde musulman. Le territoire d’Israël a été intégré dans le dar al Islam, le territoire de l’Islam, et tout territoire intégré dans le dar al Islam est censé y rester pour toujours, et devoir être reconquis s’il est perdu. Qu’Israël soit un État juif est tout aussi inadmissible, car pour l’Islam, les Juifs sont des êtres inferieurs, des mécréants qui doivent rester à leur place de mécréants.

  Pendant des années, le but explicite du monde musulman était d’effacer Israël de la surface du monde et de réintégrer le territoire d’Israël au dar al Islam. La notion de peuple palestinien a été forgée par les services soviétiques à la fin des années 1960, après la guerre des Six jours, aux fins de remplacer le discours exigeant la destruction d’Israël par un discours demandant la liberté du peuple palestinien et soutenant sa lutte de libération. En utilisant ce discours, le monde musulman a gagné du terrain diplomatiquement et obtenu de nombreux soutiens occidentaux.

  La Jordanie est effectivement un État arabe créé sur les terres du Mandat palestinien initialement prévu lors des accords de San Remo, mais c’est un pays où règne une monarchie issue de la dynastie hachémite venue de La Mecque. Le roi de Jordanie ne veut pas intégrer sur le sol jordanien les Arabes vivant en Judée-Samarie, bien qu’ils aient été citoyens jordaniens, et ce pour trois raisons : la première est qu’il passerait pour un traître aux yeux du reste du monde musulman ; la deuxième est qu’il craindrait que sa légitimité, en réalité très faible, soit remise en question davantage qu’elle ne l’est déjà ; la troisième est que la population arabe de Judée Samarie qu’on appelle peuple palestinien a été endoctrinée pendant près de cinq décennies, et serait un facteur de perturbation où qu’elle aille. La vérité est que personne ne veut de cette population, et qu’en majorité elle ne veut pas s’en aller.

  Ce qui prend forme en ce moment sous l’égide de Donald Trump est un rapprochement entre les pays arabes sunnites et Israël aux fins de former une alliance permettant d’endiguer l’Iran. Si ce rapprochement conduit à une alliance et à une reconnaissance diplomatique, ce sera déjà une avancée extraordinaire. Ce rapprochement ne se fera pas sans que les pays arabes sunnites obtiennent un geste de la part d’Israël en faveur des « Palestiniens ». Ce geste ne sera pas la réintégration des Palestiniens à la Jordanie. Il sera sans doute une autonomie renforcée et conditionnelle de l’Autorité Palestinienne qui obtiendra quelques concessions territoriales, et se verra demander sur le ton de la ferme exigence de renoncer aux incitations au terrorisme.

  La solution israélienne proposée par Caroline Glick (The Israeli Solution), qui impliquerait l’annexion de la Judée-Samarie ne me paraît pas envisageable dans le contexte géopolitique présent. Les solutions proposées par Martin Sherman, qui envisage le départ de la population arabe de Judée-Samarie, ou par Danny Danon (The Will to Prevail), qui évoque une solution a trois États, par un accord entre l’Égypte, la Jordanie et Israël ne me paraissent pas envisageables pour le moment elles non plus.

  Ce qui prend forme se rapproche davantage de ce que Daniel Pipes a proposé il y a quelques mois dans un article publié par le magazine Commentary (« A New Strategy for Israeli Victory »), une mise sous pression de l’Autorité palestinienne aux fins de la conduire à la reddition. La pression est exercée présentement par les États-Unis, par l’Arabie Saoudite et ses alliés bien davantage encore que par Israël.

  Grégoire Canlorbe : L’intelligence stratégique de Donald Trump est le plus souvent mise en cause par les commentateurs de sa politique étrangère, lesquels déplorent son goût de la négociation musclée avec l’ennemi russe ou saoudien, et lui reprochent de cultiver un amateurisme dangereux dans sa manière de conclure des accords censés privilégier, et non sacrifier, les intérêts de long terme des États-Unis. Habitué à déconstruire ces sarcasmes, pourriez-vous revenir sur leur manque d’à-propos ?

  Guy Millière : Je pense que Donald Trump fait preuve d’une grande intelligence stratégique que ne perçoivent pas ceux que la haine aveugle. Il considère que le danger principal au Proche-Orient est l’hégémonie iranienne qui commençait à prendre forme. Il a proposé au monde arabe sunnite une alliance forte, mais conditionnelle. Les États-Unis seront à nouveau les alliés de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte, de la Jordanie, des émirats du Golfe si ces divers pays jugulent le terrorisme islamique et se rapprochent d’Israël.

  L’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Jordanie, les émirats du Golfe, se savent menacés par l’Iran, et ils ont accepté la proposition américaine : c’est ce qui s’est noué à Riyad le mai dernier. Le Qatar, qui a continué à jouer un double jeu et à financer le Hamas et à soutenir les Frères Musulmans, tout en gardant des liens avec l’Iran, est soumis à une pression très intense. L’État Islamique est en train de perdre ses derniers bastions en Syrie et en Irak ; et les forces spéciales américaines y sont pour beaucoup. Les Kurdes vont se trouver renforcés, et les États-Unis vont exercer des pressions sur la Turquie d’Erdoğan, qui ne veut pas voir émerger un Kurdistan indépendant sur son flanc Sud.

  Trump entend négocier avec Poutine et a été entravé par les manœuvres d’obstruction des Démocrates aux États-Unis. Son but serait de garantir la survie d’une Syrie réduite aux régions alaouites incluant les bases militaires russes de Lattaquié et de Tartous, et alliée de la Russie : d’envisager quelques concessions à la Russie telles que l’annexion de la Crimée, d’exiger en retour de la Russie qu’elle fasse pression sur Erdoğan, et qu’elle-même contribue à l’endiguement de l’Iran et se charge d’endiguer le Hezbollah.

  Le moyen de pression dont Trump dispose sur la Russie est clair : les États-Unis relancent leur production de matières premières énergétiques et sont à même de faire baisser le prix du pétrole et du gaz naturel qui sont les deux ressources principales de la Russie. La relance de la production de matières premières énergétiques par les États-Unis est aussi un moyen de pression sur les pays arabes sunnites qui leur fait comprendre de quel côté se trouvent leurs intérêts.

  En Asie, Donald Trump considère que le danger immédiat est la Corée du Nord, et il a exigé de la Chine qu’elle endigue le régime nord-coréen, en faisant comprendre au dirigeant chinois que les bonnes relations entre la Chine et les États-Unis en dépendaient. Les menaces de rétorsions commerciales vis-à-vis de la Chine sont toujours là, elles sont simplement en suspens, en attendant que la Chine agisse, et la Chine a commencé à le faire.

  En demandant aux Européens de contribuer davantage à leur défense militaire, Trump a énoncé une demande légitime, et en demandant que l’OTAN soit réorientée vers la lutte contre le terrorisme, il a énoncé une autre demande légitime. Les Européens pourront pester et maugréer, ils dépendent des États-Unis pour leur défense, et ils le savent. Trump le sait aussi.

  Grégoire Canlorbe : Une position courante, parmi les judéophobes, est de concevoir les Juifs comme animés par une idéologie « cosmopolite » que les plus riches et les plus puissants d’entre eux s’efforceraient constamment d’imposer aux peuples enracinés. Cette suspicion à l’endroit des Juifs est, en partie, alimentée par le fait que certaines des personnalités médiatisées prêchant la fin des frontières et le mépris des racines culturelles sont paradoxalement issues de la communauté juive. Que l’on songe à Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, ou encore George Soros. Que répondez-vous à la thèse du complot juif fomenté en vue d’instaurer le cosmopolitisme partout dans le monde ?

  Guy Millière : Cette thèse me paraît relever de l’antisémitisme, qui, au fil des siècles et des millénaires, n’a cessé de changer de visage. Jacques Attali et Bernard-Henri Levy sont juifs : ils sont surtout des hommes de gauche, et leur rapport au Judaïsme est sous-tendu par leurs idées de gauche. Puisqu’ils sont français, je pourrais vous dire qu’Alain Finkielkraut et Éric Zemmour, dont je ne partage que très partiellement les idées, mais qui sont très loin du « cosmopolitisme », sont juifs eux aussi.

  Georges Soros est un être maléfique qui a commencé sa vie en collaborant avec les nazis, et sa principale caractéristique n’est pas d’être juif, mais d’être absolument cynique. Je dois dire que je trouve détestable cette façon de voir l’influence du Judaïsme chez des gens dès lors qu’ils sont juifs. Pour moi, le Judaïsme, c’est plutôt Binyamin Netanyahou, que je tiens pour l’un des plus grands hommes d’État et pour l’un des plus grands défenseurs de la civilisation occidentale de l’ère contemporaine ; Leo Strauss, le plus grand penseur du droit naturel au vingtième siècle ; Daniel Pipes, l’un des plus grands spécialistes du Proche-Orient aujourd’hui ; Norman Podhoretz, l’un des grands penseurs conservateurs et néo-conservateurs américains contemporains (et le néo-conservatisme, contrairement à ce que disent ceux qui le caricaturent, n’est pas un appel à la guerre, mais à la défense des valeurs de la civilisation occidentale contre tous les totalitarismes, dont le totalitarisme islamique).

  Comme l’écrivait dans son Histoire des Juifs le grand historien catholique anglais Paul Johnson, nous devons aux Juifs et au Judaïsme l’essentiel des valeurs qui fondent la civilisation occidentale, et ceux qui l’oublient s’engagent souvent dans des dérives criminelles.

  Grégoire Canlorbe : Selon une seconde opinion judéophobe, les Juifs seraient fondamentalement racistes et parasitaires, vivant en repli sur eux-mêmes, à la marge des autres peuples et ethnies qu’ils n’auraient de cesse d’exploiter et de mépriser. Il n’est pas rare de prétendre, à l’appui de cette doxa, que le Talmud enseignerait aux Juifs de tenir les non-Juifs, les goyims, pour des « bêtes ». Il n’est pas rare, non plus, d’invoquer les propos du rabbin Ovadia Yosef d’après lesquels « les goyims naissent seulement pour servir les Juifs ». Le Président Trump serait, lui-même, un non-Juif manipulé par les Juifs de l’establishment – à commencer par sa fille et son beau-fils. Quel regard portez-vous sur ce type d’argument à charge contre les Juifs ?

  Guy Millière : Décidément, que d’arguments antisémites détestables. Tout au long de l’histoire, les Juifs n’ont cessé de se comporter en fidélité à la Loi, et la notion de peuple élu est sans cesse déformée hideusement par les antisémites. Peuple élu signifie peuple choisi par Dieu pour porter au plus haut les valeurs de la Loi. Depuis la destruction du deuxième temple de Jérusalem, les Juifs vivent surtout en diaspora, et parce qu’ils sont restés fidèles à la Loi, ils ont été souvent persécutés.

  Il n’y a aucun mépris dans le Judaïsme qui contient au contraire tous les principes qui fondent l’éthique judéo-chrétienne. Les Juifs ont exercé des métiers que les Chrétiens ne pouvaient exercer, ainsi ceux liés à l’argent et à la finance, et ils ont joué un rôle crucial dans le développement de l’économie de marché et d’entreprise au sein du monde occidental. Il peut arriver à des rabbins de dire des inepties. Un antisémite trouvera toujours la parole d’un rabbin qui dit des inepties pour renforcer sa haine et cracher sa bile.

  Donald Trump travaille avec des Juifs depuis longtemps. Il a une famille juive. Cela lui donne une plus grande proximité avec les valeurs fondamentales de la civilisation occidentale. C’est un grand entrepreneur et un homme qui prend ses décisions lui-même. Je ne sais qui met en circulation des thèses aussi monstrueuses et aussi débiles, mais c’est quelqu’un dont l’intelligence ne dépasse pas le niveau des égouts.

  Grégoire Canlorbe : Selon une autre opinion judéophobe, encore, l’Islam militant qui ensanglante actuellement les Philippines, le Royaume-Uni, et d’autres pays dans le monde, constituerait l’équivalent contemporain du Judaïsme antique. Plus précisément, la figure du prophète Mohammed, chef de guerre impitoyable et messager de la loi divine, ferait écho à celle de Moïse ; et la violence suprématiste des Musulmans radicalisés s’inscrirait dans la lignée de l’eschatologie guerrière et des velléités millénaristes des Juifs mosaïques.

  Démoralisé par la destruction du temple de Jérusalem, et l’expulsion des Juifs hors de Judée sous le règne de Hadrien, le Judaïsme se serait alors transmué en une religion pacifique et non prosélyte. Une évolution similaire, dit-on, attend l’Islam, qui deviendra, à son tour, une religion tolérante et discrète, une fois qu’il se sera pris « une bonne raclée » comme le Judaïsme antique. Que vous inspire une telle mise en perspective historique ?

  Guy Millière : Il faut avoir l’esprit malade pour faire la moindre comparaison entre Moïse et Mohammed, et entre le Judaïsme et l’Islam. Moïse a libéré le peuple juif de l’esclavage en Égypte et est censé, selon le Judaïsme, avoir reçu le Décalogue, la Loi. Il a conduit le peuple juif vers la « terre promise » et n’a jamais cherché à créer un empire. Les Juifs ont vécu en Judée, et parce qu’ils étaient un petit peuple, ont subi des conquêtes et des actions prédatrices.

  Rien dans le Judaïsme ne se rapproche de l’Islam sinon des règles alimentaires et des règles juridiques mal recopiées par les fondateurs de l’Islam qui se sont inspirés du Judaïsme, mais ont construit un ordre guerrier, total, absolutiste, à prétention hégémoniques, censé couvrir toute la terre et intégrer en lui ou soumettre toute l’humanité. Mohammed est censé avoir reçu la parole de Dieu par l’intermédiaire de l’ange Jibril. Cette parole est censée le désigner prophète ultime, chef auquel tous les Musulmans doivent une obéissance absolue et inconditionnelle, et lui ordonne de soumettre l’humanité entière par le fer et le feu. Elle exige des Musulmans qu’ils consacrent leur vie à la soumission du reste de l’humanité.

  La violence des islamistes découle directement de la parole divine et des ordres qu’elle inclut. Il n’existe aucune possibilité de faire évoluer l’Islam et de le modérer. Les mu’tazilites ont tenté, il y a huit siècles, sous l’influence de la pensée aristotélicienne, de timides interprétations : ils ont échoué. Le Coran est censé être la parole de Dieu et demande lui-même d’être obéi sans la moindre réserve. L’Islam n’a jamais cessé de mener le jihad.

  L’empire musulman a été vaincu et démantelé. Le califat a été aboli. Des dirigeants musulmans ont accepté des pactes avec des dirigeants occidentaux, mais selon l’Islam, ces pactes n’ont pas d’effective validité et sont simplement des trêves (hudna). Ils n’ont pas empêché des actions de jihad incessantes sur les terres du dar al Islam et ailleurs, dans les terres où nous vivons, qui sont fondamentalement dar al harb, territoire de la guerre, même si des Occidentaux espèrent en se conduisant en dhimmi qu’elles peuvent être dar al suhl, territoire d’armistice.

  La guerre dans le dar al harb se mène par le jihad. Elle se mène aussi par la da’wa, persuasion prosélyte, qui peut autoriser le recours à la taqiyya, mensonge défensif. Il existe des Musulmans occidentalisés, au sein du monde occidental, et, parfois, au sein du monde musulman, mais ceux-ci sont toujours susceptibles d’être soumis aux pressions de Musulmans respectant le Coran, qui peuvent leur dire qu’en s’occidentalisant, les Musulmans deviennent de mauvais musulmans et peuvent risquer vers l’irtidad, apostasie, qui mérite la mort.

  Il peut exister un rapport de force entre l’Occident et l’Islam, dans le cadre duquel l’Occident fait comprendre au monde musulman les limites de l’acceptable : c’est ce qu’a fait Trump à Riyad. Il ne peut exister une coexistence paisible entre égaux dans le respect mutuel entre Occident et Islam. En se laissant bercer par le discours de da’wa, les dirigeants occidentaux se font anesthésier et se préparent des lendemains très douloureux.

  Ils se conduisent en dhimmi, mais s’ils connaissaient l’histoire, ils verraient que le statut de dhimmi est humiliant, et que, de toute façon, l’Islam ne peut accepter de la part de dhimmi une multitude de comportements inacceptables pour l’Islam et qui selon l’Islam, doivent disparaître, et méritent châtiment. La notion de liberté en Islam, hurriya, désigne la soumission absolue.

  Grégoire Canlorbe : De plus en plus dédaigneuse à l’égard de Trump et des forces « populistes » qui le soutiennent, de moins en moins encline à infléchir ses positions humanitaristes dans sa politique migratoire ou sa politique de sécurité, tandis que l’économie allemande s’essouffle, Angela Merkel entame une fin de règne peu glorieuse. En définitive, que manquait-il à Merkel pour s’imposer comme l’équivalent germanique d’une Golda Meir ou d’une Margaret Thatcher ?

  Guy Millière : Il lui manquait à peu près tout. Golda Meir était imprégnée des valeurs de la Loi juive, et savait la différence entre le bien et le mal, la liberté et la servitude. Elle savait aussi ce qu’est l’Islam. Margaret Thatcher était une chrétienne, méthodiste, imprégnée des idées du conservatisme de langue anglaise et des idées de Friedrich Hayek, tout comme Ronald Reagan. Elle aussi savait la différence entre le bien et le mal, la liberté et la servitude, et elle savait aussi ce qu’était le danger totalitaire.

  Angela Merkel est la fille d’un pasteur luthérien, mais elle a vécu toute sa jeunesse en Allemagne de l’Est communiste. Elle a été membre du mouvement de jeunesse du parti unique, Freie Deutsche Jugend. Elle a fait des études scientifiques. Elle est entrée en politique en 1989. Elle a rejoint le mouvement démocrate chrétien, mais celui-ci n’a jamais eu une épine dorsale conservatrice solide. Au fil du temps, elle a dérivé vers le relativisme culturel, et s’est ouverte aux sociaux-démocrates, à l’environnementalisme.

  Elle incarne une forme de vague consensus allemand : un pacifisme imprégné de résidus de la culpabilité allemande au temps d’Hitler ; l’idée que pour se racheter du crime commis contre les Juifs, l’Allemagne doit s’ouvrir à toute la souffrance du monde ; l’idée que l’Allemagne doit être inoffensive, y compris vis-à-vis de la nature, et chercher à développer le bien être matériel de ses habitants par le développement économique et la redistribution ; l’idée que la construction européenne permet d’entrevoir un monde harmonieux, sans frontières et sans ennemis.

  Ce consensus mène l’Allemagne vers un suicide lent que reflètent les données démographiques. Les Allemands semblent accepter ce suicide lent. Merkel avait tout pour s’entendre avec Barack Obama. Elle n’a rien pour s’entendre avec Donald Trump, qui incarne tout ce qu’elle ne peut que détester : le nationalisme, la défense des valeurs occidentales, le rejet du multiculturalisme, la défense du libre marché, le rejet des lubies écologistes, l’affirmation que la paix pour l’Occident doit reposer sur la puissance occidentale, et qu’une défiance ferme et vigilante vis-à-vis de l’Islam est nécessaire.

  Grégoire Canlorbe : « Au nom des lois fatales de la chute physique », écrivait Charles Maurras en 1937, dans son testament politique, « on s’en va en ballon, peut-être ira-t-on jusqu’aux astres. Les fatalités de l’économie doivent ainsi se composer en vue du bien de la nation. Il n’y a pas de protectionnisme, il n’y a pas de libre échange qui tienne : il y a la vigilance et l’incurie, il y a l’organisation intelligente des tarifs ou la résignation à leur jeu automatique et mécanique, lequel ne peut être que désastreux comme toute résignation humaine aux caprices de la nature. »

  Ces quelques lignes laissent-elles, incidemment, entrevoir la nature et la portée du patriotisme économique qui a fait son chemin à la Maison Blanche ?

  Guy Millière : Je ne prendrais pas mes références économiques chez Charles Maurras, qui était un antisémite, et pas du tout un économiste, et je les prendrais plutôt chez des penseurs tels que Friedrich Hayek, que j’ai cité plus haut. Je me méfie aussi de l’idée de patriotisme économique, qui a souvent servi en France à faire avancer des thèses protectionnistes. Je pense que le protectionnisme est toujours délétère, et Trump n’a cessé de dire qu’il n’était pas protectionniste.

  Trump défend les principes du libre échange, mais il sait ce qu’oublient souvent les défenseurs du libre échange qui ne prennent en compte que les paramètres économiques et laissent de côté tous les autres paramètres : nous vivons dans un monde de rapports de force où la géopolitique et les décisions politiques peuvent venir fausser le fonctionnement du libre échange et avoir de lourdes conséquences. Donald Trump entend renégocier tous les accords commerciaux entre les États-Unis et leurs partenaires en prenant en compte tous les paramètres.

  Il entend aussi, à coûts égaux, privilégier la création d’emplois et d’entreprises aux États-Unis, et si je dis à coûts égaux, c’est parce qu’il compte faire baisser les coûts de création d’emplois et d’investissements aux États-Unis. Trump a déjà commencé à aller en ce sens en supprimant une multitude de réglementations qui étaient autant d’impôts cachés sur les entreprises et les investissements. Il entend mener un réforme fiscale profonde qui va faire baisser d’environ soixante dix pour cent l’impôt sur les entreprises et les investissements.

  Dans les négociations avec le Mexique, Trump entend mettre en place un rapport de force et exiger que le Mexique contribue à l’arrêt de l’immigration clandestine par la frontière sud des États-Unis et contribue bien plus efficacement à la lutte contre les cartels de drogue : c’est sur cette base et en ce contexte que Trump dit que le Mexique doit payer pour le mur de séparation, d’une manière ou d’une autre.

  Dans les négociations avec la Chine, Trump entend faire pression sur la Chine pour que, dans l’immédiat, elle endigue la Corée du Nord et mette fin à ses tentatives d’annexions d’eaux internationales, destinées à contrôler le trafic maritime entre l’Asie orientale et le reste du monde. Les menaces de taxes sur l’importation de produits chinois aux États-Unis sont des menaces destinées à ce que la Chine obtempère. Trump pourra présenter ensuite d’autres exigences à la Chine, en matière de sous évaluation de la monnaie chinoise par exemple.

  Dans les négociations avec l’Europe, Trump entend traquer les subventions cachées venant de l’Union Européenne et des divers pays européens.

  Grégoire Canlorbe : La nécessité de ritualiser et de canaliser l’agressivité humaine, en vue de bâtir un ordre social viable, passerait presque pour un truisme. Vous soulignez justement le caractère utopique et sectaire du libéralisme radical, ou anarcho-capitalisme, lequel exige, non pas que les rapports d’agression et de coercition soient rationalisés, mais que toute forme d’agression soit exclue de la vie en société. Les anarcho-capitalistes, cependant, ne s’entendent pas sur les implications de leur « principe de non-agression » par rapport à l’immigration.

  D’aucuns se représentent la nation comme une copropriété, ou une juxtaposition de copropriétés, et défendent l’existence des frontières nationales au motif du droit des copropriétaires d’accueillir et d’exclure qui bon leur semble. D’autres condamnent les discriminations à l’entrée du territoire au motif que nul, citoyen ou fonctionnaire, n’a le droit d’agresser celui qui ne fait que partir de chez lui et voyager dans le monde. La nation et ses frontières, clament-ils, sont une vue de l’esprit : une fiction entretenue par les gouvernements pour asseoir leur coercition à l’endroit de leurs sujets.

  De ces deux opinions, laquelle vous paraît la plus authentiquement « libertarienne » ?

  Guy Millière : La deuxième position est, très majoritairement, celle des libertariens. La première position est celle des libéraux classiques. Le grand économiste français Pascal Salin, dans un texte paru il y a une vingtaine d’années, comparait les citoyens d’un pays aux membres d’un club, et disait que les membres d’un club ont le droit d’accepter ou de refuser l’entrée d’une personne qui n’est pas membre du club et d’accepter ou de refuser la candidature d’une personne qui entend devenir membre du club.

  C’est une position qui me semble pertinente. Les citoyens d’un pays, par l’intermédiaire de leurs représentants et des agents appliquant la politique définie par leurs représentants, peuvent décider de contrôler les entrées aux frontières de leur pays, et d’accepter ou de refuser la résidence temporaire ou permanente, et l’accès à la citoyenneté d’étrangers. La position disant qu’exercer des contrôles aux frontières est une agression vis-à-vis des voyageurs me paraît délirante, tout particulièrement dans le contexte où nous sommes, et où ceux qui veulent entrer dans un pays ne veulent pas nécessairement du bien aux habitants de ce pays, et peuvent en venir à commettre des actes terroristes.

  C’est en raison de positions délirantes comme celle-là que les libertariens resteront un groupuscule très minoritaire et seront considérés comme des gens insensés par la très grande majorité qui, elle, regarde le monde tel qu’il est.

  Grégoire Canlorbe : Aux dires de beaucoup, le développement des pratiques commerciales et financières, l’avènement de la production et de la consommation de masse, les possibilités accrues et diversifiées de jouissance des biens matériels, se répercuteraient nécessairement par un amollissement du caractère masculin. Tandis que les femmes elles-mêmes deviendraient de moins en moins féminines, les valeurs traditionnellement associées à la virilité, force, courage, maîtrise, et honneur, seraient peu à peu délaissées au profit d’un mode de vie exclusivement « utilitaire ».

  Quoique ce phénomène s’observe effectivement, de manière inégale, dans le monde occidental, il ne frappe absolument pas la Russie, la Thaïlande, l’Inde, et les autres pays asiatiques où le capitalisme a récemment pris ses marques. En tant que grand voyageur, comment expliquez-vous que ce soit seulement en Occident que les mœurs et institutions capitalistes s’accompagnent d’une dévirilisation spirituelle ?

  Guy Millière : Aux États-Unis où je vis, les ravages du féminisme et du politiquement correct existent, comme en Europe, mais ils ne touchent pas tout le pays. Ils sont disséminés, comme en Europe, par les grands médias, le secteur de la culture, les universités, mais toute une Amérique profonde résiste et reste imperméable à tout cela, et c’est cette Amérique-là qui a élu Donald Trump. La culture américaine reste marquée par l’esprit de pionnier, les valeurs judéo-chrétiennes, le respect pour l’armée, la patrie et le drapeau. L’Europe connaît un effondrement des valeurs judéo-chrétiennes, n’a plus guère de respect pour l’armée, la patrie et le drapeau.

  Le féminisme autrefois demandait l’égalité de droit entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, il fait la guerre à tout ce qui est masculin. Le politiquement correct, qui inclut le féminisme contemporain, cherche à démolir tous les fondements de la civilisation occidentale, et s’attaque à la différence homme-femme, à la différence entre le bien et le mal, la liberté et la servitude, la culpabilité et l’innocence, la démocratie et le totalitarisme.

  Le politiquement correct est un danger extrême pour la civilisation occidentale, dont il veut la mort. Il utilise le relativisme et l’indifférenciation qu’il dissémine pour faire avancer en Occident l’Islam, dont les valeurs sont totalement à l’opposé de ce qu’affirme le politiquement correct, aux fins que l’Islam parachève la démolition menée à bien par le politiquement correct.

  Le développement du commerce et de la finance n’a strictement rien à voir avec l’avancée du politiquement correct : la production et la consommation de masse ou le développement des biens matériels non plus. Au contraire, le politiquement correct est hostile au commerce, à la finance, à l’économie de marché, à la société de consommation, et au bien être matériel, quand bien même ses adeptes en profitent de façon parasitaire.

  Ces arguments sur le commerce et la finance semblent venir de la gauche politiquement correcte. Ce sont peut-être des arguments du conservatisme français, ce ne sont certainement pas des arguments du conservatisme tel qu’il existe dans le monde qui parle anglais. Un conservatisme serait à reconstruire entièrement en France, sur des bases solides et cohérentes. Bien trop de confusion règne dans les esprits. Cette reconstruction est-elle possible ? J’aimerais le penser. Il m’arrive souvent d’en douter.

  Ce conservatisme devrait mêler la défense de l’économie de marché et d’entreprise à celle du droit naturel et à l’affirmation des repères éthiques judéo-chrétiens. Elle devrait inclure une prise en compte claire des dangers totalitaires et relire l’évolution géopolitique du monde sur la base de cette prise en compte. Elle devrait être vigilante et critique face à tous les dangers du politiquement correct, qui est l’un des visages de la gauche totalitaire qui, faute de pouvoir encore rêver construire le socialisme, s’efforce de détruire la civilisation occidentale de toutes les façons imaginables.

  Grégoire Canlorbe : Merci pour votre temps. Aimeriez-vous ajouter quelque chose ?

 Guy Millière : Non. Je vous remercie pour vos questions.


  Grégoire Canlorbe, auteur et journaliste indépendant, a mené de nombreuses interviews pour des journaux et revues tels que Man and the Economy, fondé par le lauréat du Prix Nobel d’économie Ronald Coase, Arguments, ou encore Agefi Magazine ; et des think-tanks tels que Gatestone Institute. Il collabore, par ailleurs, avec le sociologue et philosophe Howard Bloom.

  Coordonnées : gregoire.canlorbe@wanadoo.fr

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