Entretien avec Bertrand Lemennicier, pour la revue « Arguments », édition juin 2017

 Cet entretien a été initialement publié par la revue « Arguments », dans leur édition de juillet 2017

14980562_1417909031555082_2040157926327501169_n  Bertrand Lemennicier est Professeur émérite d’économie à l’Université de Paris II Panthéon-Assas. Il est membre du Centre de Recherche en Economie et Droit (C.R.E.D.) de Paris II et Research Fellow à l’International Center for Economic Research (I.C.E.R.) Turin. Il est aussi membre de l’American Economic Association et de la prestigieuse Mont Pèlerin Society.

  Il est l’auteur de nombreux articles dans des revues académiques et de plusieurs ouvrages dont le marché du mariage et de la famille (Presse Universitaires de France, PUF 1988)), Economie du droit (Editions Cujas 1991), la morale face à l’économie (Editions Organisation 2005), d’un manuel d’e-learning intitulé Microéconomie : théorie et applications (http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/ 2000-2012), de L’art de l’Argumentation : Guide pour Intellectuels Subversifs, Contemporary Bookstore. édition des auteurs, 2015.

  Ses deux derniers livres sont respectivement : Les mythes de l’insécurité routière (Ovadia, Libre-échange Habeas Corpus, 2016) et Privatisons la Justice : Une solution radicale à une institution judiciaire injuste et inefficace à paraître (Ovadia, 2017).

  Grégoire Canlorbe : On entend souvent dire, de la part des libéraux et libertariens, qu’ils se tiennent à l’écart de toute prétention « constructiviste » ou « collectiviste ». Mais promouvoir un type de société donné, par la persuasion ou la force, étant un projet collectiviste au sens large, dans quelle mesure le fait de promouvoir une société libérale est-il alors compatible avec une logique libérale au sens strict ?

  Bertrand Lemennicier : Promouvoir une société libérale (ou une société planificatrice) par la persuasion n’est pas identique à la promouvoir par la force. La persuasion n’implique pas « a priori » une violation de la propriété de soi[1]. Persuader autrui de ne pas voter diffère de l’empêcher de voter en usant de la violence. La confusion vient du processus par lequel ce projet d’une société libérale (ou d’une société planificatrice) est imposé à l’ensemble des citoyens. Par exemple, dans le cadre d’institutions démocratiques, il faut persuader l’électeur médian d’adopter un projet d’une transition vers une société libérale.

  Les hommes politiques qui désirent être élus et gouverner devront alors proposer un programme politique qui correspond à celui désiré par cet électeur. S’ils sont effectivement élus sur ce projet, de fait, ils devront l’imposer à tous les citoyens y compris à ceux qui ont voté contre. De façon ultime, il impose ce programme par le recours à la force publique ou à sa menace. Cette violence implicite à la démocratie constitue une violation des droits individuels. Il faut, en effet, prouver que tous les citoyens consentent à cette procédure de décision collective. En réalité, le projet devient collectiviste parce que ce projet concerne l’ensemble de la collectivité et non pas l’individu lui-même et qu’il repose sur l’usage de la violence.

  On ne peut non plus assimiler le projet libéral au mot constructiviste sans faire référence au mot « spontané » ni au mot « gradualisme » et/ou « thérapie de choc » qui constitue les ingrédients d’une transition d’une économie planifiée à une économie de marché. Un projet libéral pour la collectivité sera nécessairement « constructiviste » dans sa mise en œuvre au sens où on va choisir les moyens les mieux adaptés, compte tenu de l’environnement économique, social, culturel et politique, pour atteindre la fin désirée : une société d’hommes libres.

  Promouvoir une société libérale par des moyens politiques est contraire à la logique libérale (au sens de cohérence des principes moraux qui la sous-tendent). Par définition, le principe moral de non violation des droits de propriété des individus sur eux-mêmes, interdit aux libéraux l’usage de la coercition pour imposer aux autres leurs préférences politiques. En revanche, le libéral exige des autres qu’ils respectent son droit de propriété sur lui-même et donc qu’on ne lui impose pas un projet de société où ce droit est violé systématiquement. Rappelons l’argument de Robert Nozick[2] :

  « Les individus sont des fins et non pas seulement des moyens : ils ne peuvent pas être sacrifiés ou utilisés pour atteindre les fins d’une autre personne sans son consentement. Les individus sont inviolables. »

Argument que l’on peut rapprocher de l’Article 2 de la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 au préambule de la constitution de la Vème République :

  « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression »

  La perspective change. Comme le libéral applique aux autres ce qu’il exige des autres vis-à-vis de lui-même, il ne peut envisager la conquête du pouvoir politique comme un objectif à poursuivre. La conquête et la conversion des électeurs aux idéaux de la liberté individuelle sont des investissements perdus tant les croyances inculquées par les systèmes d’éducation publique perdurent à l’âge adulte.  Les libéraux n’ont aucune raison d’imposer par la force leur vision de la société à ceux qui aiment vivre comme des esclaves ou des « serviles ». Ils devraient empêcher les autres de leur imposer par la force leur vision de la société. Ce n’est pas la même chose. On exige des autres qu’ils obtiennent notre consentement au projet de société qu’ils veulent imposer à tous. C’est en cela que la stratégie de la conquête du pouvoir par l’éducation des journalistes, hommes politiques ou de l’élite intellectuelle et par ricochet des masses est contraire à la logique libérale.

  Un projet de société libérale est voué à l’échec dans le cadre de la démocratie, car ce régime politique est antinomique à la liberté individuelle. En effet, voter à la majorité simple une transition d’une société socialiste vers une société d’hommes libres viole nécessairement les droits individuels de la minorité qui désire vivre de manière servile ou maternée par une clique d’assistants sociaux dans le cadre d’une économie solidaire. Un choix collectif, via une procédure démocratique, ne peut valoir consentement. On ne peut consentir ni obéir à un projet qui sera dicté par les préférences d’un électeur médian, un individu sans visage, irresponsable parce que totalement anonyme et qui ne représente que lui-même.

  Promouvoir une société libérale avec des moyens qui nécessairement violent les droits individuels de ceux qui sont en désaccord est moralement condamnable selon le principe énoncé plus haut. En revanche, la résistance à l’oppression et la légitime défense, selon les règles de la « guerre juste », face à ceux qui collectivement imposent aux libéraux de vivre une autre vie que celle qu’ils cherchent à vivre est la voie à suivre. Il n’y en a pas trente-six. Le libéral est fondamentalement « abolitionniste », « sécessionniste », prône la désobéissance civile pour toutes les lois et réglementations qui violent les droits individuels, pétitionne pour le droit d’ignorer l’État, exige la nationalité par consentement et préconise la résistance face l’oppression organisée par toutes les factions politiques anti-libérales.

  Toutes ces pratiques, à l’heure actuelle, ont un coût d’opportunité élevé. Ce qui freine considérablement la transition à une société d’hommes libres. Mais, sans être utopiste, le développement de la société NBCI (Nanotechnologie, Biologie, Cognition, Informatique) combinée avec le développement d’Internet, des échanges pairs à pairs, des monnaies privées numériques, de l’Homo Sapiens 2.0, des villes et cités privées, nous fait pressentir des changements qui vont diminuer drastiquement ce coût d’opportunité et donc permettre la renaissance[3] d’entités politiques fractionnées ou une société d’hommes libres peut s’épanouir en compétition avec les autres formes de sociétés.

  Grégoire Canlorbe : Vous affirmez votre adhésion à « l’individualisme méthodologique », plus précisément la croyance que seuls les individus, en lieu et place des groupes, sont doués de volition.

  « En économie politique », écrivait pourtant Jean-Baptiste Say dans son Traité d’économie politique, « on peut considérer les familles comme des individus, puisqu’elles ont des goûts, des ressources et des intérêts communs. »

  Au vu de l’évolution des arguments économiques et épistémologiques en faveur de l’individualisme méthodologique depuis lors, que rétorqueriez-vous à Jean-Baptiste Say plus de deux siècles après la publication de son Traité ? Pourriez-vous, par la même occasion, nous rappeler les grandes lignes de votre théorie du « marché du mariage et de la famille » ?

  Bertrand Lemennicier : La citation de Jean Baptiste Say peut se lire à deux niveaux, au premier degré et au second degré. « On peut considérer les familles comme des individus, puisqu’elles ont des goûts, des ressources et des intérêts communs » fait référence à l’hypothèse que l’on peut considérer une famille ou un ménage comme si elle était une seule personne prenant des décisions pour tous ses membres. Le Prix Nobel Paul Samuelson[4] a repris cette hypothèse en considérant la fonction d’utilité de la famille comme s’il s’agissait d’une fonction d’utilité individuelle. C’est une approche holiste voire organiciste de la coopération entre les individus.

  Pendant très longtemps les économistes ont supposé que la firme maximise ses profits, que le   ménage ou la famille maximise sa fonction d’utilité, que le bureaucrate maximise la taille de son budget. Si ces expressions constituent un moyen économique de dire que certains individus prennent les décisions, il est inutile de faire de fausses querelles à ce propos. En revanche, si cela signifie que la société, le marché, le gouvernement, la firme, la famille ou la France ont un comportement propre et indépendant des individus qui les composent, alors là les choses sont différentes. Comment un groupe en tant que groupe peut-il agir ? Quel peut être le comportement propre d’un groupe, si ce n’est le comportement des membres qui composent ce groupe ? Comment une société peut-elle avoir des valeurs ou des préférences indépendamment des membres qui la constituent ?

  Les concepts holistes et organicistes imprègnent le discours ambiant et sont une source permanente d’erreurs de raisonnement. On doit cette approche à Mauss et Fauconnet (1901) qui se posent la question de savoir :

  « Si, parmi les faits qui se passent au sein de ces groupes, il en est qui manifestent la nature du groupe en tant que groupe et non pas seulement la nature des individus qui la composent. Y en a-t-il qui sont ce qu’ils sont parce que le groupe est ce qu’il est ? À cette condition et à cette condition seulement, il y aura une sociologie proprement dite ».

  Les économistes ont une approche méthodologique différente. Pour eux, seuls les individus agissent. C’est ce que l’on appelle dans le jargon des épistémologues l’individualisme méthodologique. C’est un principe fondamental qui s’oppose à la méthode holiste. Les sociologues ont pris très exactement le contre-pied des économistes. Or, il est parfaitement concevable que des professeurs d’économie adoptent la façon de penser des sociologues, comme on observe des sociologues adopter la façon de penser des économistes. On a affaire à deux paradigmes distincts.

  Pour en revenir à Jean Baptiste Say, il faut reconnaître qu’il n’est pas très cohérent sur cette question. Parfois il est organiciste en comparant l’économie à un corps humain Ainsi dans l’édition de 1852 de son manuel il définit l’économie de la façon suivante :

  « L’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société. Les sociétés politiques, que nous nommons des nations, son des corps vivants, de même que le corps humain. Elles ne subsistent, elles ne vivent que par le jeu des parties qui la composent, comme le corps humain ne subsiste que par l’action de ses organes. »

  D’autres fois, il l’a définie comme :

  « La simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses »

  Ou dans ses notes manuscrites qu’il a laissées après sa mort[5] :

  « L’économie est la science des intérêts de la société. »

  L’effort des économistes contemporains a été de s’intéresser à ce qui se passe à l’intérieur de ces boîtes noires qu’étaient la firme ou la famille. Comment les membres qui coopèrent ensemble arrivent à produire plus ensemble que pris séparément ? Plus connu sous le nom de théorie de « l’agent et du principal », le pont entre le comportement individuel et celui de la coopération en groupe est mieux compris aujourd’hui qu’autrefois quand il s’agit d’une firme ou d’une bureaucratie voire d’un régime politique. En revanche, la coopération des membres d’une famille est plus mal connue (des économistes) car elle présente des particularités vis-à-vis de celle d’une firme. Elles résultent essentiellement d’une absence de définition claire des droits de propriété dans le contrat de mariage.

  Normalement la nature de la famille ne diffère pas de celle de la firme. En se référant au Prix Nobel Ronald Coase (1937)[6], on peut présenter la nature de la famille et son évolution de la manière suivante. La famille est une entreprise qui offre à ses membres des bénéfices de toutes sortes qu’il est difficile de se procurer à un prix raisonnable sur le marché. Ces bénéfices sont matériels tels le gîte, le couvert et les repas ou immatériels tels l’amour ou l’affection.

  Ils vont de l’assurance en temps de maladie ou de la perte d’un emploi, aux soutiens financiers ou affectifs, aux anciens qui ne peuvent plus travailler, aux soins médicaux ou à l’éducation des plus jeunes. Cette liste est longue et varie d’un pays à l’autre ou d’une époque à l’autre. Ces bénéfices sont produits par les membres de la famille en combinant l’achat de biens et services avec l’utilisation de leur propre temps et compétence. Cette hypothèse permet de comprendre immédiatement la nature de la famille et les raisons de sa formation.

  Trois raisons permettent de produire plus, pris ensemble plutôt que pris séparément : 1) la division du travail ; 2) la complémentarité des individus ; 3) les économies d’échelle. Par ailleurs, les coûts du contrôle des performances au sein de la famille diminuent avec : 1) le degré de : générosité ou d’amour liant les partenaires (celui-ci permet d’augmenter considérablement la confiance des uns envers les autres. Comme chacun désire le bonheur de l’autre, chaque partenaire attend de son conjoint qu’il ne s’engage dans des activités qui nuiraient à son bien-être et à celui de la famille dans son ensemble) ; 2) l’aisance avec laquelle on peut mesurer les performances ; 3) la précision des droits de propriété sur les actifs de la famille et sur l’utilisation de ses ressources ; 4) la loyauté du groupe.

  En revanche, ils augmentent avec : 1) les conflits de personnes à propos des objectifs de la coopération (nombre d’enfants, éducation religieuse) ; 2) la répugnance à l’effort individuel ou l’incompétence. 3) Finalement les coûts d’accès au marché dépendent des dépenses propres à la transaction et du volume des biens demandés par unités de temps. Constituer ou prolonger la famille résulte de l’interaction de ces gains et de ces coûts. Quand les coûts excèdent les gains, le divorce se profile. La divergence avec la firme vient essentiellement de la façon dont sont prises les décisions familiales.

  Les économistes ont une façon bien à eux de résumer le comportement d’une firme en postulant qu’elle maximise son profit. Quand un propriétaire dirige lui-même son entreprise, la maximisation du profit se confond avec la maximisation de son revenu ou de son utilité. Lorsqu’il délègue à un gérant le soin de s’en occuper, ce dernier maximise sa propre satisfaction. Il doit être incité, par un mécanisme quelconque, à se préoccuper du revenu des propriétaires. Une littérature particulièrement abondante traite de la séparation de la propriété et de la gestion d’une entreprise. Les gestionnaires sont finalement contraints par le marché boursier, le marché du travail spécifique aux dirigeants d’entreprises et le contrôle direct des actionnaires à respecter l’objectif de maximisation du revenu des propriétaires de la firme.

  Qu’en est-il du ménage ? Si celui-ci est composé d’une personne, la réponse est simple. Le ménage, qui est confondu avec cette personne, maximise son revenu et/son utilité. Mais une famille composée de plusieurs personnes, mari, femme et enfants, que maximise-t-elle : la satisfaction de chaque membre, celle du chef de famille ou un compromis entre l’utilité de chacun ? Ou encore l’utilité jointe de ses membres ? Est-ce l’épouse qui commande, le mari ou les enfants ? Peut-être les trois ont-ils un pouvoir de décision autonome pour certaines catégories de biens et pas d’autres ? La famille se comporte-t-elle comme un tout ou bien existe-t-il, comme dans une entreprise, un système complexe de prise de décision ? Cette question n’est pas anodine. Elle a reçu des réponses qui demeurent encore aujourd’hui controversées.

  Par exemple, le Prix Nobel Gary Becker (1981)[7], utilise ce que l’on appelle le théorème de l’enfant gâté. La présence d’un membre de la famille (le père ou la mère) généreux prenant soin de son époux (se) et de ses enfants en redistribuant ses revenus, les incite, même s’ils sont égoïstes, à faire en sorte que le revenu de ce membre soit maximum en coopérant à son succès dans sa carrière professionnelle. Cette interprétation a ouvert un champ d’études sur la redistribution des revenus et consommations entre les membres d’une même famille[8].

  Nous avons nous-même préféré suivre une piste de recherche différente en nous intéressant à la distribution des droits de propriété au sein de la famille en examinant le contrat de mariage et son évolution. Nous avons abordé cette question du point de vue de l’analyse économique du droit et non pas de l’analyse économique de l’allocation des biens au sein de la famille.

  Grégoire Canlorbe : Souvent tenu pour l’architecte, sinon le pionnier, d’une démarche proprement scientifique en économie, Vilfredo Pareto était revenu de la prétention à expliquer le comportement économique par les seules lois et les seuls motifs du comportement économique. Penchons-nous, si vous le voulez bien, sur ces quelques lignes extraites de son Traité de sociologie générale, datant de 1917.

  « Supposons certains êtres qui aient des appétits ou des goûts, et qui, à les satisfaire, rencontrent certains obstacles. Que se passera-t-il ? L’économie pure répond à cette question. C’est une science très étendue, à cause de la grande diversité des goûts et de l’extraordinaire diversité des obstacles. Les résultats auxquels elle arrive constituent une partie intégrante et très importante de la sociologie ; mais ils n’en constituent qu’une partie, qui, en certains phénomènes, peut même être petite, négligeable, et qui, en tout cas, doit être combinée avec les autres parties, pour nous donner l’image des phénomènes concrets. » Il surenchérit, plus loin, en fustigeant « l’erreur » qui « consiste à vouloir séparer l’état économique des autres phénomènes sociaux avec lesquels il est au contraire en rapport de dépendance mutuelle, et en outre à substituer un unique rapport de cause à effet aux nombreux rapports analogues qui s’entrelacent. »

  On devine que Vilfredo Pareto aurait accueilli avec scepticisme la modélisation économique de tout comportement humain : en d’autres termes, la réduction théorique de tout fait social à un fait proprement économique. Que répondriez-vous aux objections parétiennes, en défense de la « théorie du choix rationnel » ? Pourquoi la démarche légitime en sciences sociales consiste-t-elle, non pas à rechercher les rapports de détermination réciproque entre fait social et fait économique, mais à interpréter tout fait social comme un fait économique ?

  Bertrand Lemennicier : Dans son traité de sociologie, Vilfredo Pareto part d’une idée simple, les comportements logiques ou « rationnels » sont du ressort de l’analyse économique, les comportements non logiques comme les émotions, les sentiments, les normes sociales (priorité à droite sur les routes), les règles morales ou religieuses (le don pour le don), la répugnance à certaines actions (homicides) et d’autres sont du ressort de la sociologie[9].

  Cette dichotomie est mal venue. Elle s’oppose à la sociologie holiste de Mauss et Fauconnet (op.cit.) ou à celle de l’individualisme méthodologique, pratiquée par les sociologues de l’action dans la tradition classique de la sociologie américaine tel Robert Merton (1968)[10] dont Raymond Boudon (1984)[11] se réclamait. Max Weber (1971)[12] est explicite sur ce point, il écrit dans une lettre à un économiste marginaliste connu à son époque :

  « La sociologie, elle aussi se doit d’adopter les méthodes strictement individualistes ».

  Pareto, même s’il appartient à cette tradition classique de l’individualisme méthodologique, définit la sociologie par son champ d’étude et non pas par l’extension de l’action logique (qu’on appelle aujourd’hui des actions rationnelles) aux actions non logiques. Le rejet par Pareto d’étendre le paradigme de la rationalité au-delà de l’économie est manifestement « une erreur » méthodologique.

  Lorsqu’il écrit : « Vouloir séparer l’état économique des autres phénomènes sociaux (la politique, le droit) avec lesquels il est au contraire en rapport de dépendance mutuelle », cela est sans doute une erreur qui a été rectifiée par les économistes. Mais : « Substituer un unique rapport de cause à effet (l’action rationnelle) aux nombreux rapports analogues qui s’entrelacent » n’en est pas une.

  Pour cela il suffit de comprendre très exactement ce que veut dire une action rationnelle et ne pas confondre la théorie des choix rationnels (TCR), dans sa version forte développée par les économistes, avec une action intentionnelle tendue vers un objectif. L’économiste Ludwig Von Mises (1966)[13] :

  « L’homme qui agit désire fermement substituer un état de choses plus satisfaisant à un moins satisfaisant. Son esprit imagine des conditions qui lui conviendront mieux, et son action a pour but de produire l’état souhaité. Le mobile qui pousse l’homme est toujours quelque sensation de gêne. Un homme parfaitement satisfait de son état n’aurait rien qui le pousse à changer. Mais pour faire agir un homme, une gêne et l’image d’un état plus satisfaisant ne sont pas à elles seules suffisantes. Une troisième condition est requise : l’idée d’une conduite adéquate sera capable d’écarter, ou au moins de réduire la gêne ressentie. »

  Lionel Robbins (1932)[14] précise la pensée de Mises en proposant la définition célèbre suivante :

  « L’économie est l’allocation des ressources entre des fins et des moyens qui ont des usages mutuellement exclusifs »

  Pareto définit les actions logiques comme des actions adaptées au but poursuivi par les individus. Weber parle de rationalité par rapport aux fins. Ces auteurs veulent finalement dire qu’une action rationnelle utilise les moyens adaptés aux fins recherchées. Les économistes ne disent rien des moyens ni des fins. Par exemple, si la fin est le respect de certaines valeurs déontologiques et si les moyens pour respecter ces valeurs sont adaptés à ces fins, l’action est rationnelle. Si, dans l’environnement dans lequel évolue l’individu, le coût d’opportunité à respecter ces valeurs (normes sociales, respect des autres, ne pas mentir, être tolérant, charitable, payer ses impôts, etc.), excèdent les gains attendus, l’individu renonce à poursuivre celles-ci. C’est la démarche que l’on aurait pu attendre de Pareto.

  L’extension de la TCR à des domaines autres que l’économie sera le propre des générations d’économistes de l’université de Chicago des années 1950-1970 sous l’impulsion de Gary Becker (sociologie), James Buchanan et Gordon Tullock (sciences politiques), Ronald Coase (Droit). Le Prix Nobel Gary Becker (1976)[15] est très direct sur ce point et est aux antipodes du traité de sociologie de Pareto. Il écrit :

  « L’approche économique est un outil d’analyse d’une grande portée applicable à tous les comportements humains, que ces comportements impliquent des prix monétaires ou non, des décisions fréquentes et répétées ou, au contraire, rarissimes, des décisions importantes ou mineures, des fins mécaniques, ou émotionnelles, des personnes riches ou pauvres, des adultes ou des enfants, des personnes stupides ou intelligentes, des médecins ou des malades, des hommes politiques ou d’affaires, des enseignants ou des étudiants. ».

  Cet impérialisme des économistes a suscité de vives réactions à leur encontre de la part des sociologues mais aussi des politistes et juristes. Ce qui est amusant parce que les sociologues, les politistes, les psychologues et les juristes ne se privent pas d’appliquer leurs concepts à l’économie. Cette répugnance à l’analyse économique vient de la version forte de la TCR développée par les économistes mathématiciens (dont Pareto). Est irrationnel tout comportement contradictoire avec les fins ou présentant des préférences incohérentes (non-transitives). Cette version forte a rencontré des oppositions au sein même des économistes depuis longtemps.

  En effet, nombre d’économistes rejettent l’hypothèse de rationalité comme principe fondamental d’explication du comportement humain, même dans les affaires économiques, commerciales ou financières. Ils font reposer le comportement individuel sur des normes sociales, rejetant en même temps l’individualisme méthodologique. Ainsi, P. Bourdieu (2000) critique les économistes sur la base d’un encastrement social des individus :

  « L’agent social, en tant qu’il est doté d’un habitus, est un individuel collectif ou un collectif individué par le fait de l’incorporation des structures objectives. L’individuel, le subjectif, est social, collectif. L’habitus est subjectivité socialisée, transcendantal historique dont les schèmes de perception et d’appréciation (les systèmes de préférence, les goûts) sont le produit de l’histoire collective et individuelle. La raison (ou la rationalité) est « bounded », limitée, non seulement, comme le croit Herbert Simon, parce que l’esprit humain est génériquement limité (ce qui n’est pas une découverte), mais parce qu’il est socialement structuré, déterminé et, partant, borné. Ceux qui seront les premiers à objecter que tout cela n’a rien non plus d’une découverte devraient s’interroger sur les raisons qui font que la théorie économique est restée si parfaitement sourde à tous les rappels de ces constats anthropologiques ».

  Une autre attitude des économistes contemporains consiste à prendre acte de l’écart entre le comportement supposé rationnel des individus et leur comportement réel. On attribue cette différence à des « inerties » à des « gaspillages » ou bien à des défauts consécutifs à un manque de motivations, d’efforts ou de perception de la part de l’individu. Les économistes sont alors priés d’abandonner partiellement le postulat d’un comportement rationnel de la part des agents économiques ou sociaux au profit d’une rationalité limitée à la Herbert Simon (1955)[16] sans toutefois abandonner l’individualisme méthodologique. Cette piste de recherche a pris une dimension nouvelle avec la neurobiologie contemporaine[17].

  Le cerveau contrôle le comportement humain en général et doit donc aussi contrôler le comportement économique des individus. Des études récentes montrent que si, expérimentalement, on induit des variations dans l’activité cérébrale de certaines parties du cerveau, on observe des changements dans le prix que l’on est prêt à payer pour un bien, dans la préférence pour le temps, dans l’égoïsme ou la violation des normes sociales y compris tricher dans les contrats avec des partenaires.  La compréhension des mécanismes par lesquels le cerveau prend des décisions intéresse vivement les économistes, les juristes, les psychologues ou les spécialistes du marketing commercial ou politique.

  Les implications « positives » consistent à repérer les erreurs de comportement pour pouvoir ensuite, dans une vision normative, les corriger.  Si une région du cerveau se spécialise dans le « calcul économique » une autre dans « l’altruisme romantique », une troisième dans « l’obéissance » aux normes sociales, on peut stimuler la zone géographique concernée et affecter le comportement de l’individu, en particulier réduire les erreurs de comportements.

  Ainsi on peut imaginer que le prix maximum que vous êtes prêt à payer pour produire un bien public, que vous cachez volontairement à celui qui vous le demande, sera détecté en scannant et en étudiant l’imagerie cérébrale de la région où se situe le « centre » de ce calcul. Le fait même que vous sachiez qu’une telle opération peut être performante vous incitera à ne pas tricher et donc à révéler votre véritable préférence. Paradoxalement, nos économistes et psychologues behavioristes se sont bien gardés de faire des expériences similaires sur les comportements des électeurs au moment où ils votent pour leur candidat préféré et sur le comportement des hommes politiques quant aux choix qu’ils font sur les dépenses publiques et la fiscalité. On retrouve sous de nouveaux oripeaux la théorie classique des biens tutélaires et du paternalisme étatique.

  Cet axe de recherche qui consiste à abandonner la TCR au prétexte que les faits la contredisent n’est pas convaincant parce qu’il est rationnel d’être irrationnel dans ses propres comportements. Lionel Robbins anticipe, dès les années 1930, cette critique. Il signale fort à propos que de tels comportements du point de vue de l’adaptation des moyens aux fins ne sont pas nécessairement irrationnels. En effet, il écrit :

  « Il peut être irrationnel (…) d’être parfaitement conséquent [dans ses choix] quand on compare les marchandises, précisément parce qu’il vaut mieux (dans l’opinion du sujet économique concerné) dépenser autrement le temps et l’attention que nécessitent des comparaisons exactes de cette sorte. En d’autres termes, il peut y avoir un coût d’opportunité de l’arbitrage interne qui, passé un certain point, est nettement supérieur au gain qu’on peut escompter »

  Être rationnel, comparer les alternatives et être cohérent dans ses choix ne sont pas des activités gratuites. Elles ont un coût d’opportunité. Si ce coût excède le gain attendu, il est alors rationnel d’être irrationnel selon la TCR elle-même. En réalité comme le souligne Hayek (1973)[18] :

  « Le comportement rationnel n’est pas une prémisse de la théorie économique, bien qu’on présente souvent la chose ainsi. La thèse fondamentale de la théorie est au contraire que la concurrence est ce qui oblige les gens à agir rationnellement pour pouvoir subsister. Elle se fonde non pas sur la supposition que la plupart des participants au marché, ou même tous, sont rationnels mais au contraire sur l’idée que ce sera généralement à travers la concurrence qu’un petit nombre d’individus relativement plus rationnels mettront les autres dans la nécessité de devenir leurs émules en vue de prévaloir. Dans une société où un comportement rationnel confère à l’individu un avantage, des méthodes rationnelles seront progressivement élaborées et se répandront par imitation. À quoi bon être plus rationnel que le reste, si l’on ne vous laisse pas tirer un bénéfice de l’être ? »

  Revenons à la question posée :

  « Pourquoi la démarche légitime en sciences sociales consiste-t-elle, non pas à rechercher les rapports de détermination réciproque entre fait social et fait économique, mais à interpréter tout fait social comme un fait économique ? ».

  Il n’y a pas de faits sociaux ni de faits économiques mais des faits tout court ou plus exactement des évènements. Lorsque l’on observe une hausse du nombre de crimes ou une hausse d’impôt, on sait que ces actions sont le résultat du comportement d’un individu, le criminel ou l’homme politique habilité à prendre cette décision. Tous les évènements qui fondent l’histoire économique et sociale, c’est-à-dire tous les faits économiques, politiques ou sociaux, sont toujours le produit de l’action humaine.

  Le chercheur en sciences dites sociales a alors la prétention de comprendre ces événements, voire de les prédire, à partir du seul comportement « rationnel » des individus. Le mot rationnel est utilisé ici au sens de comparaison des alternatives et de cohérence dans les choix lorsque les individus allouent leurs ressources pour adapter les moyens aux fins poursuivies. L’interaction entre les individus pour permettre à chacun d’atteindre les fins qu’ils poursuivent, soulève le problème de la coordination des individus entre eux pour qu’ils puissent réaliser leurs anticipations dans la période considérée.

  C’est ce dernier point qui constitue le plat principal de l’économiste et non pas la TCR. Celle-ci n’est pas une prémisse de la théorie économique. Le rôle principal de la théorie économique est d’expliquer comment s’opère la coordination des plans entre les acteurs économiques. James Buchanan (1975)[19] qui écrit :

  « L’économie est plus proche de la science des contrats que de la science des choix. Le principe de maximisation doit être remplacé par celui de l’arbitre qui s’efforce de résoudre des conflits entre individus (…) avec pour principe unificateur les gains de l’échange. »

  Or, la science des contrats par définition est au cœur des mécanismes de marché. La théorie des droits de propriété et des obligations contractuelles (qui impliquent un ordre compétitif), repose sur le principe de l’autonomie de la volonté et du consentement lors de l’échange de ces droits. Le système de prix joue un rôle fondamental dans ce mécanisme de marché car c’est lui qui guidera les actions individuelles pour les coordonner afin que chacun réalise, à un certain prix, ses anticipations.

  Or, tous les faits économiques ou sociaux sont le produit de ces formes contractuelles négociées spontanément par les individus, qu’il s’agisse d’acheter une maison, de constituer une famille, d’échanger un droit de garde des enfants ou de créer une entreprise sans évoquer la constitution d’un État par consentement pour contrôler le monopole de la force qu’il détient sur un territoire donné.

  Grégoire Canlorbe : Le théorème Sonnenschein, formulé entre 1972 et 1974, établit le caractère aléatoire (et non automatique) de la « stabilité » de l’équilibre général. Quoiqu’un équilibre général, optimal au sens de Pareto, existe effectivement dans les conditions stipulées par Arrow et Debreu en 1954 – compétition pure et parfaite, préférences convexes, indépendance de la demande – il n’a pour autant aucune raison logique d’émerger de la procédure walrasienne de tâtonnement. Autrement dit, même dans le contexte irréaliste du modèle Arrow-Debreu, cadre référent de la théorie économique moderne, rien ne garantit la découverte et la mise en œuvre des prix d’équilibre, garants d’un optimum à la Pareto. « Tout est possible ! » Que répondez-vous à cette critique censément dévastatrice pour la microéconomie néoclassique et autrichienne ?

  Bertrand Lemennicier : Elle est peut-être dévastatrice pour la microéconomie néoclassique mais certainement pas pour la microéconomie autrichienne. Pourquoi ? Pour les mêmes raisons que celles soulevées à propos de la TCR. Les hypothèses du modèle Arrow-Debreu ne sont pas des prémisses de la théorie de l’équilibre général mais le produit d’un ordre compétitif. La démonstration est relativement simple. Il y a deux façons de définir la concurrence. Celle de Charles Coquelin et celle d’Augustin Cournot. Elles méritent un arrêt sur image.

  Première définition : celle de Charles Coquelin.[20]

  « La concurrence apparaît encore et surtout comme le principal agent du progrès. Tous ces industriels, maîtres de leurs actions et responsables de leurs œuvres, stimulés comme ils le sont par la concurrence incessante de leurs rivaux, s’ingénient à qui mieux à simplifier le travail, à améliorer les méthodes, à perfectionner les procédés connus et à inventer des procédés nouveaux. »

  « L’action de la concurrence suppose la liberté de l’homme, au moins dans les relations industrielles. Elle suppose, en effet, d’abord des conventions toujours volontaires et libres entre les parties contractantes, entre le vendeur et l’acheteur d’une marchandise, entre celui qui offre un produit et celui qui l’accepte ; car si l’une des parties peut imposer ses conditions à l’autre, il n’y a plus de concurrence, il n’y a même plus de contrat. Elle suppose, en outre, et c’est encore une condition essentielle, la liberté pour chacune de ces parties de s’adresser à des tiers quand elle n’est pas satisfaite des conditions actuelles qu’on lui offre. »

  Deuxième définition : celle de Augustin Cournot.[21]

  Dans le langage des économistes mathématiciens, il en va autrement. « Tout le monde se forme une idée vague des effets de la concurrence : la théorie aurait dû s’attacher à préciser cette idée ; et pourtant, faute d’envisager la question sous le point de vue convenable, faute de recourir aux signes dont l’emploi devient indispensable, les écrivains économistes n’ont perfectionné en rien, sous ce rapport, les notions vulgaires. Elles sont restées mal définies, mal appliquées dans leurs ouvrages, comme dans le langage du monde. »

  « Les effets de la concurrence ont atteint leur limite, lorsque chacune des productions partielles Dk est insensible, non seulement par rapport à la production totale D=F(p), mais aussi par rapport à la dérivée F'(p), en sorte que la production partielle Dk pourrait être retranchée de D, sans qu’il en résultât de variation appréciable dans le prix de la denrée. »

  On relèvera le mépris avec lequel Cournot traite les « écrivains économistes ». On notera également au passage la différence entre ces deux définitions : l’une, celle de Charles Coquelin, simple et claire, qui associe la compétition à la liberté contractuelle et à la liberté d’entrée sur le marché ; l’autre, totalement obscure, qui assimile la concurrence à une situation dans laquelle la production de chaque firme n’exercerait aucune influence notable sur la production totale ou sur les prix.

  La rivalité entre des firmes cherchant à maximiser leurs gains à l’échange les pousse à adopter les techniques de production et de gestion les moins coûteuses, à innover et à mettre les prix les plus bas possible. Cette rivalité, ou cette compétition, est le moteur de la croissance économique. Cette vision, qui va d’A. Smith aux économistes autrichiens contemporains en passant par les économistes « écrivains » français du début du XIXe siècle, est dynamique. La rivalité nécessite une liberté contractuelle, ainsi que la liberté du commerce, c’est-à-dire la liberté d’entreprendre ou d’entrer sur le marché. Cette vision, qui insiste sur les règles et les processus de la compétition, est procédurale. Elle est aussi une procédure de découverte et de sélection des innovations grandes et petites qui feront l’économie de demain, voire façonneront la société.

  À cette vision s’oppose celle dite « néoclassique », présentée et développée par les économistes mathématiciens et les ingénieurs économistes du XIXe siècle comme Cournot. La compétition n’est plus « un ordre compétitif », c’est-à-dire un ensemble de règles que les rivaux doivent respecter dans leur interaction individuelle, quel que soit le résultat observé, mais un ensemble d’hypothèses qui font émerger de ce processus compétitif un résultat particulier ou une structure d’interaction sur le marché telle que les rivaux sont des « price takers ». Malheureusement, là encore, les hypothèses ne sont pas une prémisse de la théorie mais le produit de la compétition sur un marché.

  La notion de « concurrence parfaite » constitue le fondement de cette approche. La concurrence « pure et parfaite » est une situation qui émergerait de la rivalité entre firmes, si les conditions suivantes étaient satisfaites :

  •   La première condition est la suivante : la firme la plus importante sur un marché donné ne contribue que très faiblement à l’offre totale. Cela implique l’existence d’un grand nombre de firmes. Aucun nombre n’a été proposé pour affirmer à partir de quel chiffre, la part de marché devient compatible avec un état de compétition. On peut simplement dire que la part de marché sera d’autant plus faible que l’entrée est aisée et qu’il y a un grand nombre d’entreprises sur ce marché. Bien qu’il faille définir ce qu’est le marché, ce qui est loin d’être une tâche facile.
  •   La deuxième condition est le corollaire de la précédente. Elle stipule que chaque firme agit indépendamment des autres. Les variations conjecturales sont nulles. En présence d’un grand nombre de firmes, il est difficile de réaliser une entente, tant il est rentable pour chacune de ne pas respecter l’accord passé car les rivaux ne doivent pas se connaitre. La compétition est anonyme ou impersonnelle. Les profits réalisés par une firme sont indépendants de ce qui arrive à une autre.

  L’essence de la concurrence ne sera pas une forte rivalité, mais la dispersion du pouvoir ou l’impossibilité qu’a chaque firme d’influencer l’offre totale de l’industrie. Les firmes n’ont pas, individuellement, le pouvoir de restreindre les quantités globales offertes ou d’augmenter les prix au-dessus du prix d’équilibre sans perdre la totalité de leurs clients. 

  •   Selon la troisième condition, l’information sur les offres et les demandes comme sur les prix pratiqués de ceux qui échangent est parfaite. Il n’y a pas d’asymétrie d’information entre vendeur et offreur, les prix pratiqués sont connus de tous, et la qualité des produits aussi. On sait où trouver le produit ou le service et à quelles conditions de vente.
  •   Une quatrième condition est souvent ajoutée. En général, on suppose la divisibilité du produit et, très souvent, son homogénéité. On précise également que les demandeurs sont identiques les uns aux autres. Les offreurs ne trouvent aucun avantage à vendre leur produit à un consommateur plutôt qu’à un autre ou à discriminer les prix entre les acheteurs. De manière identique pour les acheteurs, ils n’ont pas une préférence particulière pour un vendeur. Les vendeurs et/ou les acheteurs sont anonymes et interchangeables.
  •   La cinquième condition précise que les ressources doivent être également productives quel que soit l’usage auquel elles sont employées. Cela signifie que ces ressources doivent pouvoir se déplacer vers les emplois les plus rentables. Il y a mobilité des ressources. Le principe d’arbitrage doit être à l’œuvre. En corollaire, l’information sur ces usages alternatifs doit être parfaite et l’entrée doit être libre.

  Si ces cinq conditions sont remplies, alors on parlerait de concurrence pure et parfaite au niveau de l’industrie, et non du seul marché comme pour les quatre premières conditions. Introduire la mobilité des ressources revient à faire pénétrer le temps et la tendance au profit nul par l’entrée de nouveaux concurrents dans l’analyse. Déplacer une ressource d’un emploi à un autre est long, d’autant plus que celle-ci peut être spécialisée ou réservée à un usage particulier. C’est pour cette raison que la concurrence est également un concept de long terme et se définit comme cette période où la mobilité des ressources est effective et les profits anormaux tendent à s’éliminer.

  Si l’on suit cette définition de la concurrence et par contre coup de l’optimum de Pareto, il est tentant, pour l’économiste conseiller du Prince, de suggérer de faire en sorte que les acteurs économiques interagissent dans le cadre de ces hypothèses. Les lois de la concurrence ont pour objet de réaliser ce tour de force : contraindre la réalité économique (c’est-à-dire à faire en sorte que les résultats de leurs actions) à respecter les hypothèses d’un concept erroné de la compétition. Pourquoi est-il erroné ? Pour la raison simple suivante que nous allons exposer ci-dessous.

  La compétition dont parle l’économiste est celle qui s’instaure dans une situation d’interaction individuelle dans laquelle les droits de propriété sont clairement définis, ce qui exclut que tous se précipitent en même temps sur une pâture commune, et dans laquelle l’échange volontaire est la règle, ce qui interdit l’élimination de rivaux par la violence. Il s’agit donc d’une compétition ou d’une rivalité dans le cadre d’une liberté de passer des contrats et d’entrer sur le marché.

  La compétition consiste donc toujours en une interaction entre au moins trois personnes : un offreur et deux demandeurs ou deux offreurs et un demandeur. Il s’agit toujours d’une rivalité pour saisir l’opportunité d’un échange mutuellement avantageux. La compétition apparaît entre les offreurs ou entre les demandeurs pour s’approprier un bien ou un service moyennant une contrepartie. Elle s’exerce, entre autres, sur le prix mais pas seulement sur les prix. La qualité, la localisation, les services avant ou après ventes sont autant d’ingrédients avec lesquels les entreprises s’efforcent de capter l’intérêt du consommateur.

  Il est donc essentiel que l’offreur propose un prix de vente plus bas que son rival afin d’inciter l’acheteur à venir chez lui. De même, il est essentiel qu’un acheteur puisse proposer un prix plus élevé pour distancer ses concurrents et emporter la vente. Cette rivalité implique, comme le soulignait A. Smith, une information sur les prix proposés par les concurrents, ainsi que sur les prix et les demandes des acheteurs. Mais comme cette recherche a un coût, on ne la poursuivra pas indéfiniment.

  Une information imparfaite sur les offres et les demandes, aussi bien que sur les prix, est, en effet, « optimale ». Il va de soi que la vie est plus difficile en présence de concurrents ou de rivaux, qui peuvent, d’ailleurs, être potentiels. Par exemple, un acheteur, qui trouve trop cher le produit offert par un commerçant, peut, s’il le veut, se lancer dans la production ou la commercialisation de ce produit. C’est alors lui qui érodera le profit du « monopole ».

  La libre entrée et la libre sortie du marché sont plus importantes que le nombre de firmes qui s’y trouvent : l’existence d’une firme unique sur un marché n’implique pas nécessairement l’absence de compétition. Le prix observé sur ce marché n’est pas non plus nécessairement un prix de monopole. En effet, si d’autres firmes ne se lancent pas dans la compétition, cela peut résulter de l’importance des coûts d’entrée et de sortie que cela suppose. Par exemple, l’achat d’équipements très coûteux impossibles à revendre en cas de faillite. Ce coût de sortie freine l’entrée. Ceci explique que la firme déjà sur le marché met, à son produit, un prix lui permettant de recouper cet investissement spécifique ; les profits qu’elle fait alors sont loin d’être anormaux.

  Paradoxalement, la compétition ne se limite aux prix. On peut, en effet, distancer un concurrent en proposant, au même prix, un service supérieur, un produit de meilleure qualité, un contrat plus sûr ou plus respectueux des intérêts de l’acheteur. On peut même penser qu’une entente entre les firmes, entre producteurs et distributeurs, a pour objet de profiter d’économies d’échelle ou de complémentarités permettant d’offrir le produit à un prix plus bas ou au même prix, mais avec une qualité supérieure.

  L’entente n’est pas intrinsèquement mauvaise ; la firme en constitue d’ailleurs la forme la plus achevée. Il s’agirait d’un arrangement contractuel, intermédiaire entre le contrat d’échange liant un acheteur et un vendeur et le nœud de contrats que l’on observe entre vendeurs et acheteurs lors de la constitution d’une firme.

  Le coût de l’entrée ou de la sortie, de l’information sur les offres et les demandes concurrentes, de la mobilité des ressources et du respect des contrats entre offreurs (ententes, fusions, firmes…) ou demandeurs (boycotts, ententes, groupements d’achat…), joint à l’activité des intermédiaires, font que le nombre de firmes sur un marché, la part qu’elles en possèdent, la transparence de ce marché, l’existence d’ententes, les politiques de prix… sont les résultats non attendus d’une rivalité dans le cadre de règles précises, que l’on appellera un « ordre compétitif ». On observe ces phénomènes parce qu’il n’y a pas de repas gratuit.

  Toutes les conditions du modèle de concurrence pure et parfaite résultent des actions des acteurs économiques et ont un cout d’opportunité qui est mis balance avec les gains attendus. Il est donc rationnel d’observer une imperfection des marchés, mais cette imperfection est « optimale ». Corriger ces imperfections revient à faire obstacle à l’échange et aux mutuellement avantageux que l’on en attend.

  Dans cette conception, la compétition est un ensemble de règles gouvernant la rivalité entre les offreurs ou les demandeurs. Il est interdit, par exemple, à un offreur d’empêcher l’entrée du marché par la force ou la violence, ce qui distingue le commerce de la mafia ou de l’État. La libre entrée ainsi que la liberté des contrats entre les offreurs ou les demandeurs sont les règles que les rivaux seront amenés à respecter. Dans ce cadre, le processus compétitif se met en route.

  Le résultat de cet ordre compétitif est une certaine structure de marché, caractérisée par un certain degré d’information, une certaine mobilité des ressources, une homogénéité ou une hétérogénéité des produits et des firmes, une plus ou moins grande concentration, un nombre de firmes donné, un certain écart entre prix de marché et prix minimal auquel la firme est prête à offrir son produit qui violent les conditions du concept de concurrence pure et parfaite.

  Dans une vision procédurale de la compétition, l’économiste ou le juriste qui n’observe aucune violation des règles fondamentales qui fondent et gouvernent la rivalité entre les firmes, peut assigner au résultat de cette interaction, fût-il inattendu, le nom de « compétition » ou de « concurrence », même s’il n’existe qu’une seule firme sur le marché.

  Les économistes mathématiciens ont inversé le raisonnement. Ils définissent une situation de compétition par un résultat particulier et idéel de la structure de marché. Ils veulent modeler la réalité économique pour qu’elle corresponde à cette conception idéelle de la concurrence. Malheureusement le législateur comme le juriste les suivent sur cette piste qui, si elle est fausse, entraîne des coûts d’opportunité sociaux très élevés dont la responsabilité incombe aux économistes endossant le rôle d’ingénieurs sociaux.

  Grégoire Canlorbe : Vous marchez dans les traces de la théorie des choix publics, laquelle entend appliquer l’approche économique à la science politique. Vous faites grand cas, en particulier, du théorème de l’électeur médian, d’après lequel la politique préférée par l’électeur médian finit toujours par être adoptée à la majorité et mise en œuvre par l’élu démocratique. Du point de vue « praxéologique » d’un Rothbard ou d’un Hoppe, quelle critique peut-on, selon vous, adresser à la théorie des choix publics ?

  Bertrand Lemennicier : Revenons aux sources modernes de la théorie des choix publics. Joseph Schumpeter (1942)[22], dans un de ses chapitres, proposait la définition suivante de la démocratie :

  « La méthode démocratique est un arrangement institutionnel pour arriver à des décisions politiques dans lequel des individus (les hommes politiques) acquièrent le pouvoir en entrant en compétition entre eux pour obtenir les votes des électeurs. »

  Gary Becker (1958)[23] reprend cette définition pour faire une analyse économique de la politique. Becker a 28 ans à l’époque et son article préfigure sa façon d’aborder les problèmes économiques et sociaux. Il est possible, nous dit-il, de faire l’analogie entre un parti politique et une firme. Les firmes offrent des biens et des services, à un prix donné, aux consommateurs. Les partis politiques offrent aux citoyens des programmes de gouvernement qui, en termes d’impôts, ont un certain coût. Les firmes font des profits en offrant aux consommateurs ce qu’ils désirent. Les partis politiques le font en proposant aux citoyens les lois et les règlements qu’ils souhaitent.

  La démocratie devrait être au monde politique ce qu’est le marché libre à l’économie : il n’y a que la compétition qui puisse pousser les firmes à donner satisfaction aux consommateurs et les hommes politiques à contenter les citoyens. Sur un marché compétitif, les firmes qui n’exaucent pas les vœux des consommateurs font faillites et quittent le marché. Dans une démocratie idéale (ou idéelle), la compétition chasse les partis politiques qui ne répondent pas aux attentes des citoyens.

  Si les préférences des électeurs sont distribuées normalement sur un axe gauche droite et si le vote est à la majorité simple avec un seul bulletin de vote par personne alors l’électeur médian exprime « la volonté du peuple » nous dit cet auteur. Chaque électeur veut minimiser la distance entre le programme offert par un parti politique, Wj, et le programme qu’il souhaiterait mettre en œuvre, Xi, Wj-Xi. Or, avec deux programmes ou deux partis, un de droite et un de gauche pour simplifier, le minimum de la somme de tous ces écarts est égal à la médiane de la distribution des votes. Pour emporter les élections, les deux programmes se rapprochent des préférences de l’électeur médian.

  Cette analogie entre la compétition en démocratie et celle sur le marché a été contestée, bien avant la publication de Gary Becker, par un auteur qui deviendra, lui aussi, Prix Nobel d’Économie : James Buchanan[24]. Il existe une différence radicale entre le marché et la démocratie politique souligne James Buchanan en 1954.

  1.   Le degré de certitude des conséquences de ses actes diffère : il est certain sur le marché, il ne l’est pas lors d’un vote. On connaît, en général, les tenants et les aboutissants d’une transaction mais pas ceux d’un vote.
  2.   La décision prise lors d’une transaction concerne les parties au contrat, la décision prise avec un vote concerne l’ensemble d’une communauté. Les biens et les services achetés sur un marché apportent une satisfaction positive ou négative à celui qui achète, mais laissent inchangée la satisfaction de celui qui n’achète pas. Au contraire, dans un système démocratique, le programme de gouvernement offert affecte positivement la satisfaction des uns et négativement celle des autres : les lois, les prélèvements fiscaux et règlements s’appliquent en effet à tous sur un territoire donné.
  3.   Le degré de responsabilité diverge sensiblement. Sur le marché, les parties au contrat sont responsables de leurs actes et des conséquences de leurs actes sur des tiers au contrat ; en revanche, lors d’un vote, cette responsabilité est partagée avec des inconnus et un grand nombre de gens, de telle sorte que personne ne se sent responsable du résultat du vote.
  4.   La nature des alternatives proposées est profondément différente. Sur le marché, les choix ne sont pas mutuellement exclusifs. On peut acheter à la fois de la bière et du vin si la contrainte de budget le permet. Lors d’un vote à la majorité, on choisira l’un ou l’autre.
  5.   Le degré de coercition joue un rôle essentiel dans la procédure démocratique. Sur le marché, l’individu peut refuser une transaction si elle est contraire à ses préférences. En revanche, dans un processus de vote, il peut se trouver forcé d’accepter un résultat contraire à ses préférences ou à ses valeurs fondamentales.
  6.   Les relations de pouvoir entre les individus divergent sensiblement selon les deux processus de décision. Sur le marché, celui qui détient beaucoup d’euros a plus de capacité à satisfaire ses désirs. Dans la démocratie, un vote égale une voix. La capacité d’influencer le résultat du vote est équitablement répartie entre les individus, mais leur capacité à modifier individuellement ce résultat est nulle.

  Cette analogie n’est donc pas tenable. Une démocratie n’est pas similaire à un marché libre. En dépit de ces vérités, et sans doute sous la pression du milieu universitaire de l’époque, James Buchanan et Gordon Tullock (1965)[25], son coauteur, qui vont fonder l’école dite du Public Choice, ont vite oublié des différences entre marché et démocratie ou entre choix privés et choix publics. Buchanan va aborder la science politique en identifiant l’analyse économique comme la science des contrats. Cette approche est très explicite dans un ouvrage plus tardif où il écrit avec Geoffrey Brennan[26] :

  « Les implications d’une vision contractuelle de la politique peuvent être mieux comprises par l’analogie avec l’échange [de biens et services]. […] L’échange entre les individus dans le contexte [politique] ne prendra pas la forme d’un échange entre des pommes et des oranges, lesquelles sont divisibles et sont des biens de consommations. En politique, au niveau le plus général, l’échange entre des personnes porte sur le consentement à un ensemble de règles [sous-entendu qui permet de coordonner les plans des individus] plutôt que sur une allocation des biens parmi des individus pris isolément. »

  Prenons les règles de définition des droits de propriété et les règles contractuelles de l’échange volontaire de ces droits de propriété, il faudrait un accord préalable entre les individus avant d’accepter de coordonner les plans des individus par des mécanismes de marché. L’ordre politique est antécédent à l’ordre économique. Et d’affirmer dans la continuité de John Locke (1690)[27] :

  « Les individus établissent un gouvernement dans le but de garantir et protéger les droits acquis par contrat. Toute action indépendante du gouvernement, ou par des personnes agissant au nom du gouvernement, qui modifie ou change les droits détenus violent l’esprit du contrat ».

  L’idée que l’usage de la contrainte permette de générer des gains mutuels pour tous les individus dans une situation où pris individuellement des acteurs économiques ne peuvent pas saisir des gains à l’échange mutuellement bénéfiques renvoi à la théorie des jeux et au fameux dilemme du prisonnier. Dans une transaction volontaire chacun a intérêt à respecter ses promesses pour saisir les gains mutuels attendus de celle-ci. Mais chacun de son côté a intérêt à tricher, c’est-à-dire à prendre le bien et ne pas le payer ou à prendre la monnaie sans livrer le produit. Le bien commun (ici les avantages mutuels attendus de la transaction) ne pourrait être saisi qu’en contraignant les parties au contrat à respecter leurs promesses, l’un, l’acheteur paie et l’autre, le vendeur, livre le produit.

  Pour produire cette règle de bonne conduite, tous ceux qui entrent sur un marché, pour faire une transaction, doivent consentir à cette règle et aux moyens employés pour la faire respecter. Il y a deux façons de résoudre ce problème : 1) les parties en présence rédigent le contrat avec des clauses de pénalité par pré-engagement si l’un ou l’autre ne les respecte pas le contrat ; 2) vendeur et acheteur font appel à un tiers « impartial », un juge, ayant autorité pour user de la contrainte publique afin de contraindre physiquement les parties défaillantes à respecter leurs promesses. Comment choisit-on entre ces deux façons de résoudre ce dilemme ?

  Buchanan et Brennan proposent un accord préalable en réunissant une assemblée constituante[28] puisque cela concerne tous les acteurs économiques. Mais comment peut-on faire pour que tous les participants consentent, à l’unanimité, aux règles du marché et accepte à l’unanimité que l’usage du monopole de la contrainte publique sera l’instrument pour faire respecter ces règles ? La règle de l’unanimité est-elle applicable au-delà de quelques personnes ?

  La participation et le consentement d’un grand nombre de personnes à une décision collective n’est pas sans coût d’opportunité. Buchanan et Tullock distinguent le coût d’opportunité d’obtenir l’unanimité en tant que telle. Avec deux ou trois personnes le coût est faible, avec des milliers personnes ce coût est élevé. Le temps pris pour joindre les personnes et les convaincre de voter oui ou non sur la proposition est long. Pendant ce temps, l’absence de prise de décision entraîne un coût d’opportunité : tous les gains attendus qui auraient été obtenus si une décision avait été prise.

  Il faut ajouter à ces coûts ceux entraînés par cette décision collective sur ceux qui ne participent pas ou sont en désaccord avec elle. Tous en subiront les conséquences. Plus il y a de gens qui participent plus ce dernier coût diminue, plus le nombre de gens qui participent s’élève, plus il est coûteux d’obtenir l’unanimité. Les votes à la majorité simple ou avec une super majorité minimiseraient ces coûts. Ce qui explique que la plupart des décisions collectives se fassent à la majorité relative et non pas à l’unanimité.

  Cette théorie a été vivement critiquée par Murray Rothbard (1960)[29] sur deux points.

  •  Le premier concerne la vision de l’État comme moyen de saisir des avantages mutuels par l’usage de la contrainte publique. Si l’on utilise la contrainte, c’est que vraisemblablement les parties à l’échange n’ont pas pu s’entendre entre elles pour régler ce problème sans avoir recours à la violence physique, et s’ils n’ont pas pu le faire, sachant qu’il y a un avantage mutuel à coopérer, c’est qu’il y sans doute a une raison perçue seulement par les parties concernées. L’usage de la contrainte publique ou privée pour forcer des gens à faire ce qu’ils ne « voulaient » pas faire n’entraîne plus un avantage mutuellement bénéfique.

  Buchanan et Tullock se démarquent du modèle politique où les acteurs politiques poursuivent, non pas des avantages mutuels pour tous, mais le pouvoir pur sur les autres individus afin d’exploiter par la taxation le revenu de la population qu’ils tiennent sous leur joug, modèle que soutient Rothbard et avec lui la plupart des libertariens. Ils sont tous réalistes et se souviennent des arguments de Bertrand de Jouvenel (1942)[30] qui écrit :

  « Du XIIe au XVIIIe siècle, la puissance publique n’a point cessé de s’accroître. Le phénomène était compris de tous les témoins, évoquait des protestations sans cesse renouvelées, des réactions violentes. Depuis lors, elle a continué de grandir à un rythme accéléré, étendant la guerre à mesure qu’elle s’étendait elle-même. Et nous ne le comprenons plus, nous ne protestons plus, nous ne réagissons plus. Cette passivité toute nouvelle, le Pouvoir la doit à la brume dont il s’entoure »

  En sciences politiques, la tradition consiste justement à voir dans l’État un instrument de prédation. Buchanan et Tullock se vantent justement d’être à contrepied des politistes. Finalement, à l’observation des faits, beaucoup d’économistes de la TPC se sont ralliés au point de vue des politologues et considèrent l’État comme un « bandit stationnaire » qui maximise la taille de son territoire et les revenus qu’il peut prélever par la force sur la population qui y réside.

  Développée par Gordon Tullock (1974)[31] ou Mancur Olson (2000)[32] cette approche est aussi adoptée par les sociologues tels Franz Oppenheimer (1914) [33] ou Charles Tilly (1985)[34]. En effet, il est beaucoup plus fructueux d’aborder l’État sous cet angle-là, pour rendre compte des faits observés, que de poursuivre l’idée d’un État pris comme un instrument de coopération entre les individus qui par l’usage de la contrainte et de la violence politique cherchent à réaliser des projets qu’ils ne pourraient obtenir autrement par une voie contractuelle où le consentement unanime des parties concernées est exigé.

  •   La deuxième critique porte sur la question du consentement aux décisions prises collectivement. La règle de l’unanimité pour prendre une décision sur un projet qui concerne un grand nombre d’individus anonymes est trop coûteuse (dans l’état actuel de la technologie) essentiellement parce qu’elle exigerait de négocier avec les perdants, et les tiers affectés par la décision collective, un dédommagement (critère de Hicks – Kaldor) pour compenser les pertes collatérales consécutives au vote.

  Ce qui est faisable avec un petit nombre ne le serait plus avec un grand nombre de gens anonymes. Les prises de décisions à la majorité simple ou qualifiée, seraient donc la solution. Mais comment un vote à la majorité simple (50% des votes plus un) peut-il être assimilé à un consentement alors que la minorité s’est opposée au projet mis au vote ? La réponse de Buchanan et Tullock (1965, op.cit.) ou de Geoffrey Brennan et James Buchanan (1985)[35] repose sur l’idée que l’unanimité porte sur les règles ou la procédure de décision collectives et non pas sur son résultat. Une fois le consensus obtenu sur les règles, les individus accepteraient le résultat du vote, même s’il est à leur désavantage, être dans le camp de la minorité.

  Cet argument ne vaut que pour ceux qui ont accepté les règles du jeu et non pas pour les tiers qui ne les acceptent pas ou qui n’ont pas le droit de participer à la décision collective[36] mais en subissent les conséquences. Le consentement à la majorité n’est pas identique au consentement unanime par définition entre deux parties dans un contrat d’échange marchand. Que vaut un accord sur les règles de la démocratie ou sur la procédure de décision collective si celui-ci ne repose pas sur l’unanimité ? Il ne vaut rien parce qu’il repose sur une procédure de vote à la majorité relative et non à l’unanimité.

  Le juriste Lysander Spooner (1870)[37] n’hésite pas à remettre en cause ce type de consentement à propos de la constitution américaine et il est difficile, sur un fondement rationnel, de s’opposer à ses arguments. Il est bon de les rappeler.

  1.   « Par la nature même des choses, l’acte de voter ne saurait lier que les personnes mêmes qui votent. »
  2.   « Parmi ceux qui sont autorisés à voter, nombreux sont ceux qui ne votent jamais et aucun individu ne peut être dit engagé par son vote pour une période plus longue que celle pour laquelle il vote, par conséquent, en se fondant sur les votes réellement exprimés, on ne saurait prétendre que, dans la population toute entière, les élus représentent la majorité de ses membres. »
  3.   « En vérité, dans le cas des individus, leur vote réellement exprimé n’est pas à prendre comme une preuve de leur consentement, même au moment où ils l’expriment. Tout au contraire, il faut considérer que, sans qu’on lui ait même demandé son consentement, l’individu se trouve de toutes parts entouré par un gouvernement auquel il ne saurait résister ; un gouvernement qui, sous peine de châtiments graves, l’oblige à donner son argent et ses services, et à renoncer à exercer quantité de droits qui lui sont naturels [être chauffeur pour Uber Pop.] voit en outre, que c’est grâce au vote, que d’autres hommes exercent sur lui cette tyrannie… Bref, il se trouve, sans l’avoir voulu dans une situation telle que s’il utilise le vote, il sera peut-être un maître [s’il est dans le camp de la majorité] s’il ne l’utilise pas il sera nécessairement un esclave. »
  4.   « Prendre le bien d’un homme sans son accord, puis conclure à son consentement parce qu’il tente en votant, d’empêcher que son bien ne soit utilisé pour lui faire tort, voilà une preuve bien insuffisante de son consentement. »
  5.   « Lors de presque toutes les élections, les suffrages pour la même charge sont dispersés sur divers candidats. Pour ceux qui votent pour le non élu on ne saurait dire à proprement parler qu’ils ont voté pour soutenir ce candidat mais pour éviter la tyrannie que le candidat élu s’apprête, pensent-ils, à pratiquer à leurs dépens. »
  6.   « Quantité de votes vont ordinairement à des candidats qui n’ont aucune chance de l’emporter, on peut raisonnablement supposer que ceux qui votent de la sorte l’on fait avec l’intention spécifique non de soutenir [les candidats qui ont une chance de l’emporter] mais de voter contre [eux]. »
  7.   « Comme tous les votes sont exprimés secrètement (par scrutin secret), il n’existe aucun moyen légal de connaître, grâce aux votes, qui vote pour ou qui vote contre, par conséquent le vote n’apporte aucune preuve légale que tel individu particulier soutient [un candidat]. Puisqu’il n’y a aucune preuve légale qu’aucun individu particulier soutienne [le candidat élu], on ne saurait légalement affirmer qu’il est soutenu par qui que ce soit. »
  8.   « Comme il n’existe aucune preuve légale des intentions exprimées par le vote de qui que ce soit, nous ne pouvons que les conjecturer. »
  9.   « Aucun homme ne saurait en droit et en raison affirmer qu’il approuve ou soutient [l’action d’un candidat ou d’un parti ou (d’une constitution dans le cas de Spooner)] à moins qu’il ne le fasse ouvertement, et d’une manière qui le rende responsable pour les actes de ses agents [les députés ou les hommes politiques qu’il a élu] aussi longtemps que ceux-ci agissent dans les limites du pouvoir qu’il leur a délégué. »

  Et de conclure :

  « Puisque tout vote est secret et puisque tout gouvernement secret est par nécessité une association secrète de voleurs, tyrans et assassins, le fait général que notre gouvernement, dans la pratique, opère par le moyen d’un tel vote prouve seulement qu’il y a parmi nous une association secrète de voleurs, tyrans et assassins, dont le but est de voler asservir et s’il le faut pour accomplir leur dessein assassiner le reste de la population».

  On ne peut être plus clair et même plus clairvoyant quand on observe les élections pour la présidentielles de 2017. Rothbard nous rappelle que l’on ne peut pas voter la fin de la démocratie. Que vaut un contrat social où ne peut pas le rompre ? Il existe en fait trois formes de consentement : 1) les promesses ; 2) les contrats écrits ; 3) les contrats non écrits ou tacites.

  Un immigré, qu’il soit politique ou non, et qui demande la nationalité française promet de respecter les règles en vigueur dans le pays d’accueil : il y consent explicitement. On peut alors parler de consentement par contrat écrit ou par promesse. Mais si vous êtes né sur le territoire français, de parents français, vous obtenez automatiquement la nationalité française. En aucun cas on ne peut parler de consentement puisque l’on ne vous propose pas de la refuser et que l’apatridie est interdite.

  Prenons l’exemple suivant : lors du conseil d’administration d’une entreprise, le Président fixe la date de la prochaine réunion et demande s’il y a des objections. Aucun des membres du conseil d’administration ne proteste. Le fait de garder le silence a ici valeur de consentement tacite. Qui dit consentement tacite dit possibilité d’objecter. Plusieurs conditions sont nécessaires à cela :

  – les individus doivent avoir connaissance du droit qui leur est donné ;

 – la limite temporelle avant laquelle ils doivent objecter doit être parfaitement claire ;

 – les moyens qui leur permettent de le faire doivent pouvoir être facilement employés ;

– les conséquences d’un refus éventuel ne doivent pas être dommageables.

  Dans la mesure où il s’agit d’un contrat, qu’il soit, ou non, tacite, seuls ceux qui y consentent sont concernés. Le droit de divorcer d’avec l’État, le droit d’ignorer l’État et de faire sécession, font alors partie des règles fondamentales qui le régissent, faute de quoi il ne s’agit pas d’un contrat mais d’assujettissement ou d’esclavage. Maintenant que nous avons une idée plus précise de ce que peut être un contrat social fondé sur le consentement, il est possible de rejeter en bloc cette théorie.

  Les individus nés en France ne peuvent, en effet, ni ignorer, ni divorcer, ni objecter au contrat social : ils ne sont donc pas tenus de respecter une quelconque obligation politique.

  Tel est l’argument du politologue J. Simmons[38].

  Grégoire Canlorbe : À tort ou à raison, on estime couramment que dans un monde anarcho-capitaliste, la distinction national/étranger, par définition, ne serait plus de mise. Quoi qu’il en soit, la tendance à constituer des groupes ethnoculturels – et à défendre le territoire de son groupe d’appartenance contre l’invasion migratoire ou militaire – fait, très certainement, partie intégrante de la nature humaine. Autrement dit, elle relève manifestement, non d’un acquis culturel ou d’un calcul rationnel, mais d’un instinct hérité de nos ancêtres primates. Souvenons-nous de ce qu’en disait L’Impératif territorial en 1966.

  « La nation biologique », telle que Robert Ardrey la définit, « est un groupe social contenant au moins deux mâles adultes qui exerce son emprise sur un espace continu lui appartenant de manière exclusive, qui s’isole des autres membres de son espèce dans un contexte d’inimitié, et qui, à travers la défense conjointe de son territoire social, met en œuvre le leadership, la coopération et une capacité d’action concertée. Il importe peu qu’une telle nation se compose de vingt-cinq personnes ou de deux cent cinquante millions. Il importe peu que nous prenions en considération l’eulémur, le singe hurleur, l’ani à bec lisse, les Bochimans, la Cité Grecque, ou les États-Unis d’Amérique. Le principe social reste le même. Et la vérité stupéfiante de Madagascar est que la nation, cette forme la plus avancée des sociétés humaines, celle que nous avons toujours considérée comme une invention humaine, a été réalisée par des créatures qui ont disparu il y a cinquante millions d’années et qui commençaient seulement à explorer les potentialités du cerveau primate élargi. »

  Quel éclairage la science économique peut-elle apporter, en complément de la perspective proprement éthologique, sur la formation, le développement et la raison d’être des nations humaines ? Pourriez-vous développer, en particulier, les lignes de force de votre thèse sur le déclin progressif des États-Nations par fragmentation, sécession et privatisation des gouvernements ?

  Bertrand Lemennicier : Le concept de nation biologique et d’une nation comme forme la plus avancée des sociétés humaines me laisse perplexe. L’organicisme ou l’holisme et déterminisme sous-jacents à cette citation, renvoient au paradigme de la sociologie française : qu’est-ce qu’une nation en tant que nation et non pas en tant qu’individus qui la composent ? On ne rencontre pas une nation en tant que telle. On rencontre des individus qui parlent en son nom.

  Ernest Renan (1882)[39] est fameux pour avoir donné une définition de la nation qui n’a rien à voir avec la géographie, la race, la dynastie d’une famille (féodale), la langue, la religion ou la communauté d’intérêts, il écrit :

  « L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

  Cette définition est applicable à tout groupe humain y compris à la cellule la plus petite : celle de la famille. Elle peut s’élargir à la commune où l’on vit. Mais au-delà qu’en est-il ? Pourquoi un parisien aurait en commun avec un marseillais un riche legs de souvenirs s’il vit à Paris et non à Marseille ? Quel désir avons-nous de vivre ensemble avec des amish, des musulmans, des protestants, des catholiques ou des bouddhistes sans parler des socialistes et autres partageux ? Comment les individus expriment-ils leur consentement à vivre avec les autres sinon en choisissant librement de vivre avec des gens qui leur ressemblent ?

  La ségrégation spatiale en résulte, au grand désespoir des tenants de la mixité sociale, religieuse, ethnique. De la ségrégation spatiale à la sécession il n’y a qu’un pas à faire. Ce qui n’est pas apprécié par les hommes de l’État qui voient leur base fiscale se réduire drastiquement et donc leur pouvoir d’oppression réduit.

  On ne peut nier le besoin qu’ont les individus d’appartenir à un groupe (celui des homosexuels), à un clan (celui des siciliens), à un club de football (celui de Marseille), à une société de pensée secrète (celle de la Franc maçonnerie), ou au contraire transparente (celle de la Mont Pèlerin), à des communautés (juive, musulmane, corse, bretonne) ou encore à des corps professionnels (les militaires, les enseignants, les compagnons de Lyon ou de Paris, les confréries vinicoles) ou une association d’usagers (les contribuables associés) ou charitable (Le Rotary Club). Les services rendus par ces groupes sont éminents : réputation, entraide en cas de difficulté, information privilégiée, recrutement pour un emploi, avancement dans la carrière professionnelle, réseau d’influence sur l’opinion, groupe de pression auprès des pouvoirs publics etc. Tous ces groupes répondent à la définition de notre auteur.

  Cependant, le problème des hommes au pouvoir n’est pas de savoir si l’on veut vivre ensemble, mais si l’on obéit et on accepte de sacrifier pour eux nos vies (conscription) et nos revenus (impôts). L’État utilise le sentiment national comme levier émotif pour nous faire accepter l’inacceptable : la violation de nos droits individuels qui sont naturels et imprescriptibles. Les gouvernants dépensent beaucoup d’argent dans l’éducation et le contrôle des croyances pour développer chez les enfants et les adultes un fort sentiment de cohésion ou de solidarité avec les gouvernants pour asseoir leur autorité et légitimer leurs exactions sur le territoire qu’ils administrent[40].

  C’est donc la manipulation des sentiments nationaux par ceux qui détiennent temporairement ou en permanence le monopole coercitif de l’État pour se maintenir au pouvoir qui fait problème. En effet, le sentiment d’appartenance à un groupe ne peut être que volontaire. L’intégration forcée est de plus en plus rejetée. La demande de la part des individus de partager en commun et par consentement un héritage indivis, des intérêts et idéaux communs dispersés est plus vive qu’autrefois. Exactement comme la baisse des coûts de transaction sur le marché modifie profondément la nature de la famille, ils modifient aussi profondément la nature de l’État-Nation.

  Le déclin des hiérarchies observé dans la famille ou la firme se prolonge à l’État-Nation du fait même de cette baisse drastique des coûts de transaction. La conséquence de l’ouverture généralisée au commerce mondial est qu’elle a introduit par des phénomènes de migration un mélange et une proximité de cultures variées non observés dans des sociétés closes. Cette évolution pousse à une fragmentation non seulement des États en entités plus petites mais aussi au développement du communautarisme, c’est-à-dire d’une société qui elle-même se fragmente en entités plus petites dont le but est justement le consentement à un vivre ensemble « de taille humaine ».

  Pourquoi l’État disparaît-il par fragmentation et sécession ? Tous les biens ou services à fortes économies d’échelle ou d’envergure peuvent être obtenus, aujourd’hui, à un coût plus faible sur le marché mondial parce que les firmes privées qui produisent ces biens et services sont en compétition entre elles et réalisent ces économies d’échelle et d’envergure à une taille bien supérieure à celle que peut offrir l’espace restreint de ces entités locales que l’on appelle États nations, et ce grâce à la libéralisation des échanges internationaux.

  Cette évolution est générale. De plus en plus les services régaliens des États sont concurrencés dans la production des biens dits publics par le marché lui-même. L’externalisation de la défense d’un territoire par des armées privées, en est un exemple célèbre. Cette externalisation rend obsolète les gains attendus de l’union puisque pris séparément on peut obtenir les mêmes services et moins chers avec des entreprises privées ou des ONG en compétition sur le marché mondial.

  Les coûts d’administration, de partage des gains et de préférences hétérogènes ont simultanément augmenté. L’immigration massive de personnes de culture différente sur le marché du travail a modifié la congruence des préférences de l’ensemble de l’union, les transferts liés à la protection sociale modifient le partage des gains dans l’union elle-même, et la structure de gouvernance, sous la logique de l’extension du pouvoir et sa concentration dans les mains de quelques-uns, a éloigné les électeurs des pays adjacents des décisions centrales du gouvernement de l’union. Les gains de l’union ne sont plus compétitifs vis-à-vis de ceux obtenus sur le marché mondial.

  Cette évolution, qui frappe tous les États-Nations, pousse au divorce et à la sécession des entités politiques qui les composent. L’Écosse en est un exemple, le Brexit un autre. Les hommes politiques anglais en étaient conscients depuis longtemps. Si le gouvernement de Londres ne veut pas de la sécession de l’Écosse, c’est qu’il pense que la contribution de l’Écosse au Royaume Uni est profitable pour l’ensemble de l’union. Si Londres tient à l’Écosse, il suffit au gouvernement d’acheter le maintien de l’Écosse dans l’union par des transferts d’argent et de souveraineté jusqu’au point où un abandon de souveraineté ou un transfert supplémentaire réduit à néant l’intérêt de prolonger l’union avec l’Écosse.

  Cette politique de transferts est menée depuis longtemps par le gouvernement britannique avec la création du parlement écossais en 1999. Au fil du temps le parlement écossais a obtenu presque tous les pouvoirs exceptés les affaires étrangères, la monnaie, l’énergie, la fiscalité et la défense qui restent du ressort de Londres.

  Cette fragmentation des grands États en micros États est-elle favorable à la croissance et au bien-être des populations ? C’est la thèse de Hans Herman Hoppe[41] :

 « Le sécessionnisme, et la croissance des mouvements séparatistes régionaux de par le monde ne représentent pas un anachronisme, mais potentiellement les forces historiques les plus progressives […] Elles mettent fin à l’intégration forcée ».

  À défaut de copropriétés multiples en compétition, la petite taille des États est garante d’une imposition modérée et du respect des droits de propriété comme des droits individuels parce qu’un petit État a beaucoup de concurrents proches et que le vote avec ses pieds est plus facile à mettre en œuvre pour sanctionner les dirigeants prédateurs de cette entité politique.

  Dans un État central (même fédéral) dominant de vastes territoires, le pouvoir d’imposer des taxes et réglementations est plus facile à mettre en œuvre car le coût d’émigrer est plus élevé. Un petit État ne peut mettre en œuvre une telle politique d’expropriation. Les individus émigrent et, par ailleurs, les entreprises quittent le petit État sans qu’il puisse en attirer de nouvelles, car celles-ci sont toujours à la recherche de la fiscalité la plus faible et des réglementations les moins contraignantes.

  Les micros États qui offrent de tels avantages, faibles taxation et réglementations, se développeront mieux que les autres. Cette forme, décentralisé et concurrentiel des micros -États n’a donc rien d’absurde ni d’utopique. À bien y réfléchir, on en retrouve de nombreuses traces dans l’histoire européenne. La concurrence entre petites unités de gouvernement était la règle du Saint Empire Germanique, en particulier en Italie et en Allemagne. : Cités-États de l’Italie du nord, Allemagne du Sud et Pays Bas sécessionnistes, La ligue Hanséatique.

  On peut rappeler qu’au XVII siècles, l’Allemagne était composée de 234 comtés, 51 villes libres et de 1500 manoirs de chevaliers indépendants. Beaucoup de ces principautés étaient de taille extrêmement réduite. Des auteurs sont aujourd’hui convaincus que c’est précisément à cet état d’extrême concurrence politique que l’Europe doit l’émergence de son inventivité technique, économique et artistique. On explique ainsi l’origine du capitalisme (Jean Baechler 1971)[42] par le fait même que celui-ci émerge dans un monde politique composé d’innombrables entités politiques. Cette forme décentralisée et concurrentielle des micros–États est parfois associée au nouveau fédéralisme de Tullock (1997)[43].

  Grégoire Canlorbe : Un thème qui vous tient à cœur est la privatisation des armées et la faiblesse de l’argument des biens collectifs. Dans ce contexte, diriez-vous qu’un modèle anarcho-capitaliste de protection militaire serait techniquement possible sur le territoire israélien et préférable à toute action gouvernementale pour assurer l’intégrité du territoire national et la sécurité de ses habitants face aux envahisseurs palestiniens ?

  Bertrand Lemennicier : Ma réponse est oui. Le drame du Moyen Orient est la création de l’État-Nation (et socialiste) d’Israël en 1948 sous le coup de l’émotion de la Shoa et la volonté des résistants juifs (l’Agence juive et son bras armé : la Haganah) de penser la terre d’Israël comme un sanctuaire protégeant une population en bute aux persécutions que les juifs subissaient en Europe du Nord et de l’Est.

  La décision du retour des juifs en Palestine date du Congrès de l’internationale sioniste de 1905. Le mouvement sioniste achète des terres en Palestine et après 1917 négocie avec les Britanniques le droit d’administration de ce territoire sous le nom de « Foyer National Juif ». Cette période de 1917 à 1948, un proto-État Juif de fait existe avec une structure politique et administrative, l’Agence juive, et une armée la Irgoun ha Haganah groupe paramilitaire créé en juin 1920 pour défendre les colonies juives qui ont acheté des terres en Palestine[44].

  Cette armée composée d’anciens combattants des légions juives engagées dans l’armée britannique lors de la première guerre mondiale est de fait une armée privée d’autodéfense clandestine avec des groupes de choc le Palmah (très à gauche, entraîné par un officier sioniste anglais, un dénommé Wingate). Engagée auprès des troupes britanniques pendant la deuxième guerre mondiale, cette armée privée va devenir une force aguerrie.

  Deux groupes d’auto défenses plus modestes en nombre mais plus violents (attentats contre les anglais dont le fameux Hôtel King David à Jérusalem en juillet 1946) ayant fait scission avec la Haganah pour des raisons idéologiques, le groupe Stern ou le Lehi (ultra nationaliste) et celui de l’Irgoun (très à droite), aux méthodes de combat spécifiques et une autonomie à l’égard de la Haganah, vont aussi participer à la création de l’Etat d’Israël contre le mandat britannique.

  Lors de la naissance de l’État-Nation, cette armée deviendra le 26 mai 1948 Tsahal, une armée étatique reposant sur une conscription militaire d’une durée de 26 à 36 mois où tous ces conscrits jusqu’à l’âge de 42 ans devront consacrer chaque année des périodes de 3 à 6 semaines à la formation, militaire dans la réserve. Grâce à cette population de réservistes, l’État d’Israël peut mobiliser en 24 heures une armée puissante et nombreuse. Mais une armée publique n’est pas au service de l’État-Nation mais au service du pouvoir concentré dans quelques mains : les membres du gouvernement. L’importance des questions de sécurité est telle que beaucoup d’hommes politiques qui vont diriger Israël sont des anciens militaires : Ben Gourion (chef de la Haganah), Menahem Begin (chef de l’Irgoun), Itzhak Shamir (chef du Lehi) etc.

  Or, les militaires sont devenus non seulement un groupe de pression puissant, mais aussi des membres éminents de l’oligarchie étatique et civile. L’armée publique, en tant que bureaucratie, cherche à maximiser la taille de son budget et à faire la guerre. On comprend mieux qu’une paix avec les États-Nations ou Royaumes adjacents n’est pas leur objectif. Nous avons alors une belle illustration dans le cas d’Israël, de l’avantage comparatif des armées privées sur les armées publiques.

  Imaginons un autre scénario. Le retour des colons juifs en terre palestinienne (ou en territoires dits occupés) se fait en respectant les droits de propriété des résidents locaux. Les juifs rachètent les terres aux palestiniens arabes en assurant la sanctuarisation de leurs colonies ou villes privées juives par une protection traditionnelle composée de remparts ou de murs d’enceinte et d’une force d’autodéfense privée avec des groupes de chocs pour lutter contre les assauts sporadiques des bédouins ou des arabes avec droit de suite.

  Au bout d’un certain nombre d’escarmouches un modus vivendi s’instaure. La protection territoriale devient dissuasive et la coexistence entre les communautés s’instaure. Les nouvelles technologies, satellites de guidage, drones d’observation et de combat, missiles guidés et armes non létales sont relativement peu coûteuses et à la portée des groupes d’autodéfense et des groupes de choc paramilitaires. Ils constituent une force de réplique graduée et proportionnelle aux types d’assauts prévisibles. En revanche, face à des envahisseurs surarmés (chars, aviation de combat etc.) qui viennent en masse avec des armées étatiques pour expulser les juifs de la Palestine ou des territoires occupés, les groupes d’autodéfense sont insuffisants. La protection prend la forme d’une armée privée dotée d’armements lourds.

  L’offre sur le marché international de telles armées privées mises en concurrence entre elles pour obtenir un contrat avec l’Agence juive est la solution alternative s’il n’y a pas d’armée publique. Blackwater peut faire le travail pour les aspects engagement au combat avec armes lourdes, d’autres entreprises militaires peuvent assurer la sécurisation d’une ville (Jérusalem, Tel-Aviv, Haïfa, Beersheba, Eilat). L’entreprise Cassidian, une filiale de EADS peut faire le travail. Il est possible aussi de contracter avec des armées semi étatiques comme la Légion étrangère française ou celle espagnole si le gouvernement français comprenait l’intérêt financier à exporter non seulement le savoir mais aussi l’armée elle-même contre de l’argent.

  L’avantage d’une armée privée est simple. L’armée privée débarque sur le territoire palestinien, intervient, défait l’ennemi et s’en va une fois le contrat terminé. Ce n’est pas une armée permanente au service de la politique d’un gouvernement, mais une armée privée au service de l’Agence juive, un organisme privé, administrant les diverses communautés et colonies juives implantées en Palestine. L’appel à ses armées et entreprises de sécurité privées est financièrement coûteux, mais libère les Israéliens d’une conscription dont le coût d’opportunité est extrêmement élevé. Conscription qui s’étend désormais aux juifs orthodoxes qui, pour des raisons religieuses, le refusent comme ils refusent l’État d’Israël. Les manifestations géantes de Jérusalem de février dernier contre leur conscription démontrent que le consentement à cet impôt en nature n’est pas unanime.

  En fait, la création même de l’État-Nation d’Israël est à la source des conflits contemporains du moyen orient. Le coût de ces conflits, pour l’ensemble de la communauté internationale, est dirimant. Paradoxalement c’est cette volonté des autorités de l’Agence juive de construire un État-Nation comme moyen de réaliser un sanctuaire qui est la fautive. On pouvait très bien s’en tenir à l’ordre spontané qui présidait avant 1948. Le concept d’État-Nation est à la source même du malheur des populations juives et arabes de cette région du globe : vivre perpétuellement en état de guerre. N’oublions pas que la guerre est la santé de l’État-Nation et donc de ceux qui gouvernent Israël.

  Grégoire Canlorbe : L’idéologie anarcho-capitaliste, que d’aucuns décrivent comme la seule forme aboutie et proprement cohérente de libéralisme, tient pour moralement désirable la disparition de toute coercition légale et de toute hiérarchie politique. Avant la découverte, au cours du XXème siècle, des hiérarchies de domination parmi les poulets, les poissons, les singes, et d’autres espèces animales – hiérarchies dont nous avons, indirectement, hérité via les prédispositions émotionnelles codées dans notre génome – Vilfredo Pareto portait déjà l’attention sur l’origine instinctive et la permanence sociologique des inégalités humaines.

  La nature hiérarchique de l’animal humain, dont découle la présence intemporelle et universelle de l’inégalité (tant formelle que matérielle) dans les sociétés humaines, est un point notamment développé dans le Traité de sociologie générale. « Les sentiments de hiérarchie, tant de la part des inférieurs que de celle des supérieurs, s’observent déjà chez les animaux, et sont très répandus dans les sociétés humaines. Il semble même que là où celles-ci sont quelque peu complexes, elles ne pourraient subsister sans ces sentiments. La hiérarchie se transforme, mais subsiste pourtant toujours dans les sociétés qui, en apparence, proclament l’égalité des individus. Il s’y constitue une espèce de féodalité temporaire dans laquelle on descend des grands politiciens aux plus petits. Qui en douterait n’a qu’à essayer, en France ou en Italie, d’obtenir quoi que ce soit sans l’appui de l’électeur influent ou du député, du chef, en art, en science, dans l’administration, ou bien du camorriste. »

  « Les sociétés humaines ne peuvent subsister sans une hiérarchie », écrivait déjà Pareto dans son Manuel d’économie politique, et cela vaut pour les hiérarchies de domination et d’exploitation. Autrement dit, le principe de l’égalité de tous devant la loi (ou principe de non agression pour employer la phraséologie contemporaine) est un fantasme. En pratique, les idéaux égalitaires – qu’il s’agisse de l’égalité des revenus ou de l’universalité du droit – permettent seulement le renouvellement des hiérarchies politiques et économiques. « Le sentiment qui, très mal à propos, porte le nom de sentiment d’égalité », écrit Pareto dans son Traité de sociologie, « est vif, actif, puissant, précisément parce qu’il n’est pas effectivement d’égalité, parce qu’il ne se rapporte pas à une abstraction, comme le croient encore quelques naïfs « intellectuels », mais parce qu’il se rapporte aux intérêts directs de personnes qui veulent se soustraire à des inégalités qui leur sont contraires, et en instituer d’autres en leur faveur. Ce but là est pour eux le principal. »

  Au regard d’un tel dédain pour l’animal humain tel qu’il a été fait par la nature, la profession de foi anarcho-capitaliste ne relève-t-elle pas, en définitive, du projet de bâtir un « homme nouveau » ?

  Bertrand Lemennicier : La volonté affichée de certains libertariens des NBCI est de défier la nature en modifiant la carte génétique de l’homme pour en faire un Homme 2.0. Le Transhumanisme veut défier la sélection naturelle en faisant apparaître un homme nouveau au sens du passage de l’homme de Neandertal à l’homo sapiens, issu d’une toute petite modification génétique dans la communication par le langage des informations. Il s’agirait de créer par des manipulations génétiques une nouvelle nature humaine non pas pour supprimer les inégalités ou les rapports de hiérarchie mais pour démultiplier les capacités humaines en tout genre y compris en prévision des voyages spatiaux.

  Ils veulent aussi défier l’État-Nation en créant des villes privées ou des cités États privées où les rapports hiérarchiques seront différents de ceux de l’État-Nation. Dans une société ouverte Anarcho-Capitaliste, les inégalités de prix peuvent prospérer car celles-ci remplissent un service éminent pour guider les actions humaines. Les inégalités de revenus sont par définition des inégalités de prix puisqu’elles résultent de la rémunération des facteurs de production.

  Ainsi le système de prix dans sa fonction de guide dans l’usage des ressources n’a pas pour but de récompenser les efforts, le mérite ou le talent. Le système de prix récompense les actions que les individus entreprennent pour offrir à leurs concitoyens ce qui leur manque et non ce qu’ils ont déjà en abondance. La rémunération qu’impose le système de prix va dans le sens de sa fonction de communication et de coordination. Il signale la direction dans laquelle les gens doivent investir leurs efforts, talents et ressources.

  Comparez deux chanteurs de Rock, l’un Johnny Halliday, l’autre Jessie Caron. Le premier était sans talent (encore qu’avec l’âge et l’expérience il s’est amélioré). Le second au contraire est très doué. Le système de prix a récompensé Johnny Halliday parce qu’il a offert à un moment donné, dans les années 60, à sa génération, ce qui lui manquait – des chansons de Rock en langue française. Jessie Caron offre le même produit à une génération qui a été abondamment abreuvée de chansons de Rock. Il ne fera pas la fortune de Johnny Halliday. C’est une chose que même des esprits éminents ont du mal à comprendre.

  La rémunération offerte par le marché pour inciter et motiver les gens à agir est fondée sur la valeur attachée au service rendu par celui qui le demande et non sur le mérite ou les coûts supportés par celui qui le fournit. Un Golden Boy aujourd’hui gagne beaucoup d’argent et facilement, parce que ce service est très demandé. En revanche, un mineur du Nord et un enseignant qui endurent beaucoup de peine et d’effort pour gagner trois fois rien n’ont pas encore compris que la valeur que les autres attachent à leurs services est justement trois fois rien. Le marché leur signale qu’ils feraient mieux tous deux de faire autre chose.

  La hiérarchie est le propre du pouvoir exercé sur une personne, il peut être contesté en soi. Un contrat de travail salarié est une forme de contrat de servage « consenti » où l’on partage les risques de la production entre un propriétaire des ressources en capital et une personne qui offre son capital humain et son temps en acceptant de voir ces deux ressources être dirigées par ce propriétaire et non par lui-même. D’où l’ambiguïté d’un contrat salarial par rapport au louage de services où l’individu reste maître de lui-même c’est-à-dire de son temps et de l’utilisation de son capital humain.

  Un contrat de travail par définition repose sur la violence des rapports hiérarchiques et le consentement à un tel contrat est nul car la propriété de ce qui est échangé, le temps et le capital humain, n’est pas transférée, elle reste dans les mains du salarié. De façon ultime le libre arbitre de chaque salarié est inaliénable et de ce fait son consentement n’est qu’une promesse qui n’engage que ceux qui y croient.

Grégoire Canlorbe : Nous évoquions plus haut le théorème de l’électeur médian, régulièrement mis en avant dans les exercices de prévision électorale – une autre de vos spécialités. À cet égard, quel serait, rapidement, votre pronostic pour l’élection présidentielle de 2017 ?

Bertrand Lemennicier : L’élection présidentielle de 2017 révèle ce que les régionales de 2015 et le référendum de 2005 avaient déjà montré clairement : l’absence totale de consensus des électeurs sur les politiques à suivre dans le prochain septennat. À cela s’ajoute une situation à la 2002 prévue par les sondages avec la présence au deuxième tour de Marine Le Pen présidente du Front National. Autant en 2002 c’était une surprise, autant aujourd’hui ce n’est plus le cas. Si l’on s’en tient aux intentions de votes à 1 mois des élections, la moyenne des sondages[45] début mars 2017 donne la distribution suivante :

Capture d’écran 2017-10-17 à 11.41.52  Pourquoi proposer une analyse spatiale de la distribution des votes ? La raison en est simple : la façon dont la vie politique d’une nation se développe est décrite par la distribution des votes le long d’un axe gauche-droite mesurant les préférences politiques. Les caractéristiques de cette distribution, symétrie ou asymétrie, uni modalité ou multi modalité, hauteur des modes et emplacement de la médiane jouent un rôle essentiel dans la stratégie à suivre pour emporter le vote de ce que l’on appelle l’électeur médian. Un personnage inconnu, dont les préférences sont telles que tout parti avec un programme éloigné des préférences de cet électeur n’accède pas au pouvoir.

  L’élection de 2017 a plusieurs particularités dont la première est la tentative de créer « un pacte républicain » au centre de l’axe gauche-droite dans une configuration où les intentions de vote pour l’extrême droite amène se parti à être qualifié pour le second tour comme en 2002 ou aux régionales de 2015. Nous avons analysé la dynamique de ce pacte républicain en janvier 2016[46], nous ne reviendrons pas sur ce point mais sur les traits essentiels à un mois des élections de ce que révèlent les intentions de vote.

  L’analyse spatiale des votes est un modèle. Elle présuppose donc des hypothèses qui vont prendre leur importance dans l’élection prochaine. Nous en retiendrons cinq.

  •   Les candidats peuvent être identifiée le long d’un axe gauche-droite (Macron est-il au centre ou au centre gauche ?)
  •   Les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière stratégique. La distribution des votes doit donc représenter les préférences réelles des votants. (Les électeurs de gauche doivent-ils voter utile dès le premier tour pour barrer la route au FN dès le premier tour ?)
  •   Le scrutin majoritaire est à deux tours, les électeurs se reportent au second tour sur le candidat le plus proche de leur préférence exprimée lors du premier tour. (L’extrême gauche va-t-elle voter FN ?)
  •   Pour gagner, les candidats cherchent à se rapprocher des préférences des électeurs. (Macron et son programme attrape-tout)
  •   Enfin, nous ne tenons pas compte des tentatives de manipulation du système de vote qui consistent à favoriser les divisions à l’intérieur de son propre camp ou dans le camp de l’opposition. (Coup de Jarnac contre Fillon).
  •   Le gagnant est le candidat (ou le parti) le plus proche de l’électeur médian (50 % plus une voix).

  À la lecture du sondage des intentions de votes, le parti socialiste des frondeurs et l’extrême gauche cumulent 26,4% des votes. Le parti socialiste recomposé sous la bannière de Macron obtient 25,7%. Les Républicains totalisent 19,6% des votes et l’extrême droite (Dupont Aignan inclus) obtient 28,1% des voix. Si l’on somme toutes les voix de droite et d’extrême droite[47], la droite est à 1,9% de l’électeur médian en totalisant 48,1% des votes. Le parti socialiste, l’extrême gauche et le parti socialiste recomposé totalisent 52,1% des votes. L’électeur médian est dans le camp de Macron.

  Selon l’analyse spatiale des votes, Macron ou son double (François Hollande ?) devrait l’emporter, puisque l’électeur médian est dans son camp. Malheureusement l’hypothèse 3) est cruciale.  Les reports de voix sur le parti adjacent ne sont pas assurés à gauche comme à droite. Traditionnellement les reports de voix de la gauche sur le candidat adjacent se font très correctement contrairement aux reports de voix à droite où en 1981, (RPR), en 1988 (FN) et en 2012 (FN) une fraction des électeurs de ces partis se reportent sur le candidat « ennemi ».

  Il en va de même avec cette élection, sauf que l’on peut anticiper qu’à gauche les reports des 26 % de vote des Frondeurs et de la France insoumise ne vont pas se reporter en totalité sur le candidat adjacent Macron, ils peuvent se réfugier dans l’abstention comme en 1969, permettant au candidat d’extrême droite de l’emporter. Si Fillon est éliminé du premier tour, les reports risquent de ne pas être nombreux sur le candidat adjacent (Macron). Ces électeurs peuvent se réfugier dans l’abstention ou voter pour l’autre candidat adjacent sur la droite Marine Le Pen.

  L’hypothèse 5) a été violée par une manipulation judiciaire pour éliminer un candidat créant une division au sein de la droite. Manipulation qui devrait annuler un tel scrutin.

  Le point le plus important de cette élection non relevée publiquement par les commentateurs y compris politologues et spécialistes des sondages est le suivant : pour la première fois, à une élection présidentielle, les extrêmes dépassent les partis situés à droite et à gauche de l’électeur médian. Au référendum de 2005, rappelons-le, le traité européen proposé au vote a été rejeté par les extrêmes.

  Classons les partis politiques en cinq classes : extrême gauche, gauche droite et extrême droite, la distribution des votes tends vers une courbe en cloche la tête en bas.

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  Conclusion, tout gouvernement, en provenance de la gauche modérée ou de la droite, ne dispose pas d’une majorité dans l’opinion publique une. Il peut certes, au parlement, obtenir une majorité de gouvernement compte t nu de la prime en sièges donnée au parti qui emporte les législatives, souvent celui du camp vainqueur à la présidentielle, mais cette majorité dite représentative fera ou abolira des lois contre l’opinion de la majorité des français. Le quinquennat qui vient devrait-être celui d’une crise de régime politique et d’un changement brutal des élites au pouvoir comme en 1958.

  Si l’on veut pacifier la société, il faut changer de régime politique pour une 6ème République. Ce sont justement les deux partis extrêmes qui proposent dans leur programme un tel changement avec à l’extrême gauche une constituante et à l’extrême droite une réforme de la constitution. À vrai dire avons-nous vraiment besoin d’un Président de la République ? Vraisemblablement non. Ce type d’élection bloque la vie politique et économique du pays, le Président, compte tenu des pouvoirs hors du commun qu’il détient dans ses mains, se croît obligé de se mêler de tout, de compatir à tous les événements dramatiques qui frappent ses concitoyens, fait la guerre comme bon lui semble sans le consentement de ceux qui paient : les contribuables, fait la morale avec un ton de curé des années 1950 etc.

  Le mieux qu’on puisse lui demander c’est de ne rien faire. Un Roi fainéant est un bon Roi. En fait, on peut vivre facilement sans Président de la République, à la rigueur avec un monarque ou un Président sans pouvoir. Les Australiens ont refusé d’avoir un Président, préférant davantage la Reine d’Angleterre, une étrangère qui ne se mêle pas des affaires australiennes. De toute façon le consensus ne peut se faire qu’à un niveau inférieur à celui de l’État-Nation. La fragmentation du pays en entités politiques autonomes devient une urgence, les feuillants et girondins de la révolution française avaient raison.

  Grégoire Canlorbe : Merci pour votre temps. Aimeriez-vous ajouter quoi que ce soit ?

  Bertrand Lemennicier : Je tiens à remercier Grégoire Canlorbe pour la pertinence de ses questions, même si je n’ai pu répondre pleinement à toutes, compte tenu du type d’exercice demandé : celui d’une interview. Comme disent les sondeurs, ce n’est qu’une photographie à un moment donné de mes réflexions sur les sujets proposés à la discussion.

  Conversation menée le 8 février 2017

[1] Si cette promotion ne repose pas sur des fonds publics.

[2] Robert Nozick, Anarchy, State and Utopia, Oxford, Basil Blackwell, 1974.

[3] Nous évoquons le mot renaissance en référence à une période historique des cités États italiennes et à celles de la Hanse. Un monde politique fractionné tirant sa richesse du commerce où les États nationaux centralisés n’existent pas que nous connaissons depuis la révolution française de 1789.

[4] Samuelson, P., 956, “Social Indifference Curves”; Quarterly Journal of Economics 70-1; pp 1-22

[5] Charles Coquelin, 1963, L’économie politique, Dictionnaire d’économie Politique, Librairie Guillaumin.

[6] Ronald Coase 1937, The nature of the firm, Economica, (November).

[7] Gary Becker 1981, A treatise on the Family, London, Harvard University Press.

[8] Pierre-André Chiappori, Olivier Donni, 2009, Non-unitary Models of Household Behavior: A Survey of the Literature, IZA DP No. 4603.

[9] Vilfredo Pareto, 1917, Traité de sociologie général, Librairie Payot, Lausanne et Paris.

[10] Robert Merton (1968) Social Theory and Social structure, Free Press

[11] Raymond Boudon, 1984, La place du désordre, Paris PUF, collection Sociologies.

[12] Max Weber, 1971, Economie et Société, Paris Plon

[13] L. Von Mises, Human Action, Regnery, 1966, Chicago, (traduction française de Raoul Audouin, l’Action humaine, Paris, PUF, col. Libre-échange).

[14] Lionel Robbins, 1932, Essai sur la nature et la signification de la science économique, Librairie (Médicis),1947.

[15] Gary Becker, 1976, The Economic Approach to Human Behaviour, The University of Chicago Press, Chicago.

[16] Herbert Simon (1955) « A Behavioral Model of Rational Choice » The Quarterly Journal of Economics, (February).

[17] A. Rangel (2011) « Neuroeconomic Foundation of Economic Choice-Recent Advance », The Journal of Economic Perspective, Vol 25 (Fall)

[18] Friedrich Hayek, 1973, Law, Legislation and Liberty, Routledge and Kegan Paul, London

[19] James Buchanan, 1975, “A contractarian Paradigm for Applying Economic Theory”, American Economic Review, May

[20] Charles Coquelin 1864, s. v. « concurrence » (1864), Dictionnaire d’économie politique, Paris, Guillaumin.

[21] Augustin Cournot, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838), Librairie Vrin, p.59.

[22] Joseph Schumpeter ,1942, Capitalism, Socialism, and Democracy, Reedition, Sublime Books, 2014.

[23] Gary Becker, 1958, « Competition and Democracy », Journal of Law and Economics, 105-109 The University of Chicago Law School.

[24] Buchanan J., 1954, « Individual choice in voting and the market », Journal of Political Economy, LXII (1954), pp. 334-343.

[25] Buchanan J. and Tullock G., 1965, The Calculus of Consent, Ann Arbor University Press.

[26] Brennan G. and Buchanan J. 1985, The Reason of Rules, Cambridge University Press, London, p.25-31.

[27] John Locke ,1690, Two treatises of Government, Amen Corner, London

[28] Le seul candidat aux élections présidentielles de 2017 qui propose une constituante est Mélenchon. Le parti La France insoumise serait-il un adepte de du courant contractualiste en philosophie politique ? Étonnant de la part d’un admirateur de Hugo Chavez et de Fidel Castro, deux dictateurs qui ont détruit leur pays.

[29] Rothbard M., 1960, ) Economic Controversies, Chapter 51 Buchanan and Tullock’s The Calculus of Consent. LvMI, Mises Institute

[30] Bertrand de Jouvenel, Du pouvoir (1942), Hachette collection Pluriel ed.1972

[31] Tullock G.,1974, The Social Dilemma: The Economics of war and revolution, Va, Center for Study of Public Choice,1-8. Reprinted in The Social Dilemma of Autocracy, Revolution, Coup d’Etat and War. Selected works of Gordon Tullock, Liberty Fund, Indianapolis.

[32] Mancur Olson, 2000, Power and Prosperity, Outgrowing Communist and Capitalist Dictatorships, Basic Books

[33] Oppenheimer F., 1914, The State , Fox and Wilkes, San Francisco

[34] Tilly, C. , 1985,Bringing the State Back In , Cambridge, University Press

[35] Brennan G. et Buchanan J., 1985, The reason of rules, Constitutional political economy, Cambridge University Press.

[36] La constitution est élaborée par une constituante où un échantillon de français représentatif de la population sont tirés au sort la rédige. Celle-ci est alors soumise au vote par référendum.

[37] Spooner, L. (1870). No Treason-The Constitution of No Authority,. Boston.

[38] John Simmons, 1993, On the Edge of Anarchy, Princeton University Press, Princeton, New Jersey.

[39] Ernest Renan,1882, Qu’est-ce qu’une Nation ? conférence à la Sorbonne du 11 mars 1882 parue le 26 mars 1882 dans le bulletin hebdomadaire de l’Association scientifique de France.

[40] Pensons aux colonies, aux territoires sous mandat ou occupés, le pouvoir de l’Etat y est plus visible.

[41] Hans Herman Hoppe, 2001, Democracy the God That Failed, Transaction Publisher, p.117.

[42] Baechler J., 1971 Les origines du capitalisme, coll. Idées, éd. Gallimard, 1971

[43] Tullock G., 1997, The New Federalism, Fraser Institute, Vancouver

[44] Encel Frédéric, 2005, L’armée israélienne et ses spécificités géopolitiques, dans Armées et Nations, Hérodote revue de géographie et de géopolitique.

[45] Les instituts sont : BVA, OpinionWay, Harris interactive, Ifop-fiducial et Elabe

[46] Bertrand Lemennicier, 2016, A la recherche d’une recomposition du paysage politique autour d’un grand parti social-démocrate : une stratégie nouvelle de Hollande pour franchir le premier tour ? http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/data/document_collections/0/doc_304_fr.pdf

[47] L’hypothèse 3) est satisfaite.

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